Je
voudrais ouvrir cette réflexion sur des propositions d·éducation
alternative, par un aphorisme et une analyse de Krisnamurti[1],
un philosophe, dont la pensée véritablement universelle, devrait éclairer
notre conscience occidentale.
1 - «
La véritable éducation c’est
d·apprendre à penser, pas quoi
penser…
2 -...
La formation de l’intellect n’a pas pour résultat de susciter l’intelligence.
Mais en revanche, l·intelligence éclôt lorsque nous agissons en
parfaite harmonie, tant sur le plan intellectuel qu’émotionnel. Il y a une différence entre intellect et
intelligence. L·intellect n’est autre que la pensée
fonctionnant indépendamment
de l’émotion. Lorsque notre intellect
reçoit, sans qu·il soit tenu compte des émotions, une
formation orientée dans une direction particulière, quelle qu’elle soit, nous pouvons avoir un
intellect hors pair, mais nous n’avons pas l’intelligence, parce que l’intelligence a en elle
la capacité naturelle de ressentir aussi bien que de raisonner ; dans l’intelligence, ces deux capacités sont
présentes de manière
égale, intense et harmonieuse.
De nos
jours, l’éducation moderne développe l’intellect, diffusant de plus en
plus d’explications sur la vie, de plus
en plus de théories, mais il y manque cette qualité d·harmonie qu·apporte l’affection.
Nous nous sommes forgé des esprits habiles, pour fuir le conflit : c·est pourquoi nous nous contentons
des explications que
nous donnent les scientifiques et les philosophes. L’esprit – l’intellect
- se satisfait de
ces innombrables explications, mais l’intelligence n’est pas, car pour pouvoir comprendre, l’esprit et le coeur
doivent agir en symbiose totale».
Cette
mise en perspective philosophique et psycho-pédagogique me parait essentielle lorsque l’on
se donne pour ambition de promouvoir par l’action éducative, des sujets responsables,
entreprenants, solidaires et animés par une authentique éthique écocitoyenne. N·est-ce
pas notre projet : faire vivre, par une démocratie participative vivante, les
valeurs républicaines, pour construire une société plus juste?
Avant
de décliner un ensemble de grands principes et leurs modalités de mise en
oeuvre, il me faut encore faire un détour pour citer un auteur fondamental à l·élaboration
d·un vrai projet d·éducation : Edgar Morin[2].
Pour lui, et cela fait écho à l’aphorisme proposé en introduction,
pour «repenser la réforme il faut réformer la pensée». Il s·agit d·aider
les enfants, les jeunes à se construire un «nouvel outil de pensée», la pensée complexe ou systémique. Cette
construction, nécessite qu·une parole authentique irrigue à
nouveau l·école dans le respect mutuel de tous les acteurs. Ce
«statut d·interlocuteurs valables[3]»,
reconnu pour tous, enfants et adultes, conditionne une authentique
participation citoyenne.
Bien
sûr, cette introduction extrêmement dense mériterait de nombreux développements mais ce n·est pas l’objet de ce papier. Dans le cadre
de notre projet «l·eau partagée», inscrit par l·UNESCO, au programme de la décennie sur l’éducation à l·environnement et au
développement durable, nous avons largement développé ces propositions dans un
traité d·éducation écocitoyenne multimédia. Je liste donc, un ensemble de
propositions et aussi de mises en garde, qui sont le fruit de plus de 45 ans d·engagement militant dans l·institution
scolaire.
1 - Se
garder d’imaginer une nouvelle réforme qui une fois de plus viendrait
perturber l’ensemble de l·institution et la conforter
dans son repli frileux. JOSPIN, avait, alors qu·il était ministre de
l·éducation, élaboré en juillet 1989, une loi d·orientation,
qui était et qui reste un merveilleux outil institutionnel. Elle pense l·école et les relations aux
élèves, aux enseignants et aux parents dans les termes que j·ai
évoqués en introduction. L·enfant
devait être pensé «au
centre de l·institution». N·est-ce pas la même
préoccupation qui irrigue le projet de Ségolène Royal avec son désir d·avenir
mobilisé par les débats participatifs? Cette réforme portait toutes les
réflexions menées depuis 40 ans et avec quel enthousiasme, par les militants
des méthodes actives, des pédagogies et des thérapies institutionnelles. Alors
pourquoi a-t-elle capoté? Et bien parce qu·elle a été mise entre les mains d·un ministre, bouffi d·orgueil, un communicant incompétent et surtout qui a trahi la
cause qu·il devait servir en donnant la priorité à la logique politique, qui vit un
temps accéléré, sur la logique éducative qui nécessite un temps ralenti : «rien ne
sert de tirer sur le riz pour le faire pousser !». Il aurait fallu se donner trois ans, avec de réels
moyens de formation et une transformation concomitante des IUFM, pour rassurer
les enseignants, qui ont aussi, par leurs résistances et leur conservatisme, une part de
responsabilité. Ce qui ne fut pas le cas, bien au contraire. Allègre, avec un profond mépris de l’institution
qu·il avait pour tâche de mobiliser
et une méconnaissance de la psychologie la plus élémentaire, a mis le feu à la maison et a
contribué à discréditer une loi d·une grande justesse humaniste. Les
fossoyeurs actuels de l·école publique ne font qu·accélérer
ce processus. Il faut remettre la Loi d·Orientation
de juillet 1989 sur l·ouvrage en se donnant cette fois-ci les moyens
de réussir. J·ai beaucoup oeuvré dans ce sens et tout mon engagement
dans l·Adaptation et l·intégration scolaire de 198S à
1996 et au-delà, se nourrissait de ces orientations, comme elles nourrissaient l’action de tous mes amis(es),
engagés dans la même aventure.
2 - Ne
plus aller dans le sens exclusif, d·une technicisation, et d·une
instrumentalisation des rapports sociaux,au sein même de l·école,
qui se crispe sur
sa mission d·enseignement en voulant ignorer
sa vocation d·éducation qu·elle partage avec
d·autres, parents, associations, collectivités locales...Or c·est
en portant une attention particulière à ce volet éducatif que nous pourrons
redresser une situation bien compromise. Il faut que les enfants et les adolescents
puissent faire l’expérience, pour donner sens à leurs apprentissages
et à l·école, de situations de vie, dans un cadre non formel et de
situations de participation citoyenne, dans le cadre informel de l·engagement
associatif. Ce partenariat tri-polaire, formel - non formel - informel, référé
à une charte commune et dans le respect des compétences de chacun, mises en synergie, est un gage
de réussite. Le
projet coopératif de l·eau partagée, qui s·inscrit dans
la charte de la coopération à l·école, est un bon exemple de
propositions pédagogiques interdisciplinaires et transdisciplinaires. Interdisciplinarité
et transversalité que
nécessite l’approche systémique de la réalité
vivante et qui bute aujourd’hui
sur une fragmentation disciplinaire
crispée de l·enseignement, comme si de s·ouvrir à l·autre pour
partager ce qui est commun et ce qui est différent, était en soi dangereux !
Plutôt
que de chercher à reconstruire un individu qu·on a préalablement découpé en tranches, tâchons de le considérer dans sa
globalité, dans son «entièreté», surtout dans les premières années de
scolarité.
3 -
Redonner à la culture toute sa place à l·école. S·il
importe de se construire
en objectivant le monde, n·oublions que cette «parole du monde» n·est
possible que parce que la «parole de la vie[4]», la fonde et la génère. Ignorer
cette approche phénoménologique de la vie, c’est risquer, nous dit
Michel Henry, de
participer à la barbarie de notre temps. Nous voyons d’ailleurs combien aujourd’hui, dans le mouvement de mondialisation qui nous submerge,
les diversités, quelles soient biologiques
ou culturelles, sont menacées. Il nous faut donc, à nouveau à l·école, nourrir la sensibilité enfantine. Il n·y a pas que le QI qui nous ouvre les portes de la réussite,
il y faut aussi un développement affirmé du QE[5]. La gestion des émotions est aussi importante que le
développement de l’intellect pour nous ouvrir à une vie
heureuse. Pour cela je suggère une action en quatre temps :
a -
Déplacer tous les professeurs d·EPS, du secondaire vers le premier
degré, en réactualisant leur formation autour du concept de Santé, qui n·est
pas seulement l’absence d·atteintes biologiques et la
recherche du silence des organes mais aussi la réalisation d·un mieux-être psychologique et social. Ils auraient là une légitimité éducative qu·ils ont perdue, en s·inféodant
à la seule pratique sportive.
Et de plus, ils permettraient un ancrage corporel des apprentissages qui est une condition essentielle à
la construction des connaissances.
b -
Favoriser la participation des intervenants extérieurs agréés, que ce soit à l·école ou au collège, dans le
cadre d·une collaboration avec les
enseignants, référée
à une charte inscrite dans le projet d·école ou d·établissement.
Cette ouverture sur la vie culturelle, dans le cadre de projets coopératifs
fédérateurs subventionnés, permettrait de nourrir également l·intérêt
porté aux apprentissages par les élèves. La stimulation de la motivation est un
puissant facteur de réussite scolaire.
c -
Repenser le temps et le calendrier scolaire pour permettre aux élèves de
participer, dans un cadre associatif agréé, aux animations sportives les plus variées possible. Cela suppose
une véritable politique de réalisation d·infrastructures et de formation, par les collectivités locales et
territoriales, largement aidées par l·état.
d -
Mobiliser à nouveau le recrutement des emplois jeunes que Jospin avait offert aux écoles et aux collèges. Ce recrutement, suffisamment
long pour être efficace, des aides éducateurs, avait véritablement vivifié l·école.
4 -
Attacher une attention toute particulière à l·évaluation, qui avant d·être
certificative, doit être formative. Les notes, les classements, la compétition
et les exclusions qu·ils génèrent, sont la source de grandes
souffrances, d·un grand gâchis et d·intolérables
injustices, ne devraient pas avoir cours à l·école primaire et ne
devraient être introduits qu’avec parcimonie au collège? Après, c’est
une autre affaire... encore qu·il y ait d’autres
modalités que les notes
et les classements, pour évaluer des compétences dans le temps de la formation.
Il faut, contre la culture
dominante de l·école, donner à l’erreur un statut positif[6]. L·erreur est un moment privilégié d·apprentissage.
Cela
suppose d·instaurer un climat de respect et
de solidarité au sein de l·institution. Je propose quelques médiations pédagogiques
susceptibles, si elles sont engagées avec
force, conviction et la collaboration de tous, adultes et enfants, de pacifier la vie scolaire.
a -
Réaliser, dans un cadre coopératif, un règlement intérieur de l·école qui mette en oeuvre une médiation
élèves, tutorée par les adultes.
b -
Favoriser la création d·ateliers de réflexion sur les relations
humaines. Relations aux êtres, aux choses et aux idées. Nous créons là le
creuset d·un véritable engagement civique et offrons aux enfants,
par cet espace de
parole authentique, les prémices d’une «insurrection des consciences», indispensable à l·élaboration d·une société plus juste que nous appelons de toutes nos forces.
c -
Instaurer, dans l·institution, des Groupes de Soutien au Soutien,
initiés par Jacques
Lévine[7], sur le mode des groupes Balint,
avec pour animateurs un pédopsychiatre ou un psychanalyste, ou des psychologues
ayant suivi une
formation. Ces lieux de parole, par la dynamique groupale confiante et contenante qu·ils instaurent, permettent aux
enseignants, de dire
leur souffrance, de s·en libérer progressivement et par là même d·alléger
la souffrance de l’enfant en crise.
d - «Le
conflit fait partie de la vie. Il est même facteur de développement et d’évolution. »
Mieux vaut donc en maîtriser les mécanismes pour y apporter les meilleurs solutions possibles.
Alors que les moyens de communication sont chaque jour plus sophistiqués, la communication humaine est en voie de
disparition. Dans
une société éclatée, atomisée, il est devenu urgent de renouer les fils, de
«retisser des liens
sociaux». Car pour vivre avec son voisin, régler le différent que l’on peut avoir avec lui, il va falloir lui parler, s·expliquer,
proposer des solutions et arriver a un compromis»[8].
5 -
Penser autrement la formation.
Toutes
ces propositions n·auraient aucune chance d·aboutir sans
une politique ambitieuse et volontariste de formation. Il faut redonner à la formation professionnelle toute
sa place et tout particulièrement dans les IUFM.
Ce dont
souffre le système scolaire ce n’est pas d·érudition, de
maîtrise didactique des disciplines mais du bon sens qui éclaire les relations
humaines et permet
un authentique dialogue de personne à personne. Cela aussi s’apprend, et ce n·est pas le cas
aujourd’hui.
Nos
«ingénieurs en enseignement!» sont de moins en moins confrontés à la réalité vivante et complexe d·un enfant en apprentissage. Quid de la méthodologie, des motivations, de la psychologie
enfantine en situation ? Pour répondre à ces questions quelques propositions :
a -
Proposer aux futurs enseignants-éducateurs, durant les trois années de formation, un va et vient
permanent entre la pratique, qui est première, et une recherche de théorisation
de cette pratique sous la forme de modèles dont la pertinence sera appréciée à
l·aune de leur efficacité. Cela suppose une formation adéquate des
professeurs d·IUFM, trop jaloux et crispés actuellement, sur leur
seule discipline d’enseignement.
b -
Substituer à une démarche programmatique, une «démarche-chemin», définie par
Edgar Morin, comme une méthodologie qui «comprend deux niveaux qui s·articulent
et se rétro alimentent : d’une part, elle favorise le développement
de stratégies pour la connaissance, et d’autre part, elle favorise
le développement
des stratégies pour l’action». Partant d·une problématique donnée et de l·émergence
des représentations mentales des acteurs, enfants et/ou adultes, le formateur conduit la
réflexion pour qu·apparaissent, par catégorisation, les projets d’action
et les modalités de mise en oeuvre. Notre projet d·éducation à l’environnement et au développement
durable « l’eau partagée », est un
témoignage vivant de
la mise en oeuvre de cette démarche dans deux contextes éducatifs, radicalement
différents; la Provence et le Burkina Faso. C’est à ce prix qu·on
apporte l’adhésion des élèves et leur
responsabilisation. Cela implique qu’enfin, les programmes soient allégés et construits pour
répondre aux réels besoin des enfants, de tous les enfants et pas seulement d’une petite élite, et qu·il ne soient plus confisqués par les enseignants et le corps des
inspecteurs pour asseoir leurs statuts et leurs pouvoirs illusoires. Tout le monde y gagnerait en
créativité et en joie d·éduquer, d·enseigner et d·apprendre
!
c -
Favoriser véritablement, et pas seulement par des discours déclaratifs, la formation professionnelle. Ce
qui se passe dans les lycées agricoles et dans des centres de formation comme le CEP de Florac, en
Lozère, pourrait être
un ferment de recherche.
En
guise de conclusion, je voudrais proposer une réflexion, d’un ami philosophe, Bruno Mattéi, qui dans la
rubrique Rebonds du journal Libération, s’attaque, «à l·imposture de l·égalité des chances». En effet
comment se satisfaire d·un concept qui est la synthèse
impossible de deux logiques, celle de l’aléatoire qui régit la
dynamique des jeux et des manifestations plus ou moins heureuses des chances, et celle des droits qui
organise le principe d’égalité? Il nous faut accepter que les échanges sociaux s’architecturent sur le contrat
«donnant-donnant», qui
seul peut garantir la dynamique «gagnant-gagnant». Cela situe parfaitement la liberté de mon cadre de référence qui n’est pas inféodé à une idéologie
préalable. Que des
hommes de bonne volonté travaillent ensemble à ce beau projet porté aujourd’hui par l’association R.E.V.E.I.L et d’autres mouvements culturels et
politiques pour qu’il
soit partagé par le plus grand nombre, et répondre ainsi aux défis de notre
temps. L·école est la pierre angulaire de ce nouvel équilibre
universel espéré,
où, avec humilité, l·homme retrouve sa place, dans le
respect, la solidarité et une responsabilité vigilante.
René
JAM .
[1] Collected Works of Krishnamurti - Vol I Page 115.
[2] Edgar MORIN - La tête bien faite. ED du SEUiL.- Les sept savoirs nécessaires à l·éducation du futur. ED du SEUIL.- Eduquer pour l·ère planétaire - ED - BALLAND.
[3] J.LE VINE et M. DEVELA Y - Pour une anthropologie des savoirs scolaires - ED - ESF
[4] Michel HENRY - La Barbarie - Aux éditions PUF. Et Autodonation ou la Phénoménologie de la vie - ED. Prétentaines.
[5] Quotient émotionnel.
[6] Pilippe MEIRIEU - Epistémologie et pédagogie - Revue : Communiquer! oui... mais comment ? CDDP VAR Avril 1994.
[7] J. LEVINE et J. MOLL - Je est un autre - ED. ESF.
[8] Pratiques de médiation - NVA - ED. Charles Léopold Mayer.