Sommaire
La courbe normale, l’enseignement de masse et
l’enseignement individualisé
Figure 1 - Facteurs du système épigénétique selon
Waddington (Fishbein (1976)).
La transmission culturelle ou l’interaction du
biologique et du culturel
L’être humain : un système autorégulé capable
d’autonomie
L’école : lieu de
socialisation-autonomisation par excellence
Idiosyncrasie du processus d’apprentissage
Vers une pédagogie de l’unicité
Dans l'introduction à la pédagogie actualisante présentée au
début du présent ouvrage collectif (Landry
(2002)), nous affirmons que l'unicité de chaque apprenante et de
chaque apprenant est au cœur de cette pédagogie. L'unicité des apprenants et
apprenantes se doit d'être prise en compte par une pédagogie actualisante car
la finalité même de cette vision éducative, l'actualisation maximale du
potentiel humain, est favorisée par une mise en valeur des caractéristiques
particulières des personnes et par une prise en charge par l'individu de son
développement personnel.
La perspective développée dans cet article se veut davantage
heuristique que descriptive. Elle ne vise pas à décrire les nombreuses
variables qui distinguent les apprenants et les apprenantes et qui sont souvent
invoquées dans des tentatives
La
perspective heuristique vise à permettre aux lecteurs et lectrices de
comprendre un certain nombre de facteurs qui sont à la base de l'unicité des
personnes et de susciter chez-eux une réflexion sur la pertinence de
reconnaître cette unicité dans la pratique éducative.
L'article débute par une courte réflexion sur l'influence
fondamentale de la courbe normale sur les croyances et les pratiques éducatives
au cours du dernier siècle. Dans la section suivante, nous présentons un
certain nombre de facteurs ou sources de l'unicité et mettons l'accent sur le
fait que chaque être humain, tout en étant unique, est capable d'autorégulation
et d'autonomie. Dans la dernière section de l'article, nous discutons de
l'idiosyncrasie du processus de l'apprentissage et du rôle de l'école dans la
reconnaissance et la mise en valeur de l'unicité des personnes dans l'optique
de favoriser chez les élèves une prise en charge d'un projet de vie.
L'éducation de milliards de personnes peut-elle être
avantagée si le système scolaire met l'accent sur l'unicité des personnes ou
est-il préférable pour les sociétés de donner une éducation de masse à de
grands groupes et de bénéficier ainsi de la distribution normale des aptitudes
humaines? La distribution normale des aptitudes et de nombreuses caractéristiques
humaines n'offre-t-elle pas l'avantage de regrouper au centre de la courbe
normale la majorité des êtres humains et de permettre à une très forte
proportion des apprenants et des apprenantes de tirer profit d'un enseignement
collectif conçu pour eux? C'est le dilemme que l'éducation se pose depuis
longtemps (Bloom
(1976); (1984)).
Devons-nous favoriser l'éducation de masse ou devons-nous privilégier une
approche personnalisée qui prend en compte l'individualité des apprenants et
apprenantes?
On ne peut nier que l'emploi de la courbe dite normale ait
été au coeur de l'essor moderne en éducation et qu'on lui doive en grande
partie l'évolution rapide de la scolarisation du monde occidental. Telle une
idéologie ancrée dans nos moeurs (Van
Dijk (1998)), la courbe normale guide encore beaucoup
d'activités éducatives, parfois même de façon inconsciente. L'application du
modèle industriel a permis de scolariser rapidement, et à un coût modeste, des
millions d'enfants en les regroupant selon l'âge ou le rendement pour leur
offrir un enseignement uniforme conçu pour la moyenne, quitte à créer au cours
des ans des adaptations pour les enfants dont les aptitudes étaient trop
éloignées du centre de la courbe : classes spéciales, classes ressources,
programmes de rattrapage, programmes enrichis, activités d'enrichissement, etc.
Aujourd'hui, il est relativement facile de trouver des
lacunes à ce modèle industriel de l'éducation et de déplorer son mode passif de
transmission de la connaissance, qui n'a pas toujours incité les élèves à
découvrir leur potentiel unique et à développer leur autonomie. De nombreux
éducateurs avertis ont depuis longtemps prédit les effets nocifs d'un tel
modèle et ont proposé des modes plus individualisés ou personnalisés
de l'enseignement. Mais l'individualisation ou la personnalisation de
l'enseignement, assez facilement concevable sur le plan théorique, présente,
même de nos jours, un défi énorme sur le plan pratique (Bloom (1976); Cole
(1995); Wang et Walberg (1985)). Faut-il, pour maximiser un enseignement
individualisé ou différencié, isoler chaque enfant et adapter au maximum les
activités d'enseignement à ses particularités? Des chercheurs sous la direction
de Bloom (1984) ont estimé que si chaque enfant pouvait avoir son propre
enseignant ou sa propre enseignante, le rendement scolaire moyen serait accru
d'environ deux écarts-types sur la courbe normale. Bloom conclut que cette
différence de deux écarts-types (the two sigma gap) reflète l'écart
entre le potentiel réel des élèves et le rendement qu'ils atteignent dans les
écoles traditionnelles. La société et les éducateurs ont donc comme défi de
combler cet écart et de trouver les ressources et les moyens susceptibles
d'actualiser le plein potentiel des élèves. Mais combien de ressources la
société devrait-elle investir en éducation? Y aurait-il assez d'enseignantes et
d'enseignants compétents et engagés pour que chaque enfant ait son pédagogue
attitré? Qu'en serait-il de la socialisation si on affectait un enseignant ou
une enseignante à chaque enfant?
Comme nous l'avons déjà souligné (Landry (2002)), la
pédagogie actualisante s'intègre à un processus de socialisation-autonomisation.
Elle présente une dialectique qui unit dans un même processus une action
éducative qui vise à transmettre les connaissances, les valeurs et l'héritage
culturel tout en cultivant chez l'élève l'initiative personnelle, l'autonomie
et l'esprit critique, qui le rendent capable à la fois de se responsabiliser
par rapport au développement de son potentiel unique et de prendre en charge sa
propre destinée. Cependant, si l'unicité de l'apprenant et de l'apprenante est
au coeur de la pédagogie actualisante, il ne faut pas y voir la négation de la
courbe normale et l'affirmation de l'individualisme. Comme nous espérons le
démontrer dans cet article, sans nier la distribution dite normale de
nombreuses caractéristiques humaines, il importe de réaliser que la
multiplicité des attributs humains fait de chaque individu un être
multidimensionnel qui demeure unique, quel que soit le point qu'il occupe sur une
quelconque courbe dite normale. En d'autres mots, même si de nombreuses
personnes se situent au même rang-centile pour un trait particulier, chacune
sera aussi différente des autres que des personnes se situant à des rangs très
distincts. En fait, les traits et les caractéristiques qui composent l'être
humain sont si multiples que l'unicité de chacun ne peut être définitivement
expliquée même par la mesure d'un très grand nombre d'entre eux.
Dans le reste de cet article, nous tentons d'expliquer les
facteurs de l'unicité de chaque être humain et la façon dont cette unicité peut
être intégrée à la pédagogie actualisante, qui vise à maximiser le potentiel
humain de chaque élève. Comme chaque article de ce numéro thématique de la
revue le fait valoir, la pédagogie actualisante est une approche à multiples
volets dont chacun ne touche qu'un aspect du défi d'actualiser le potentiel
humain. L'unicité de l'apprenant est toutefois une dimension essentielle qui
doit obligatoirement être prise en compte pour que la pédagogie soit
actualisante.
Parmi les diverses façons d'éclairer l'unicité de chaque être
humain, retenons celle qui a trait à la biologie. L'hérédité et la variation
dans le processus de reproduction font en sorte que chaque être humain est le
produit d'une combinaison génétique particulière.
« À un mécanisme de reproduction, source de permanente
identité, générateur de nombre mais au prix de l'uniformité, se substitue un
mécanisme de " recombinaison " générateur d'infinie
variété. » (Jacquard
(1991, p. 30).
Les êtres sexués ne se reproduisent pas à la manière des
cellules qui se divisent en gardant leurs propriétés inchangées. Au contraire,
la reproduction sexuelle est génératrice de variété.
Chaque être issu d'une telle reproduction hérite de traits de
chacune des unités génératrices, mais la combinaison de traits transmis par
deux êtres différents assure aussi l'émergence de différences ou de variations
(Maturana
et Varela (1988)). Au départ, chaque être possède des similarités et
des différences structurelles par rapport à ses ancêtres. Ces différences sont
inscrites dans son génotype, c'est-à-dire son patrimoine génétique.
L'individualité ou l'unicité de l'être pourrait-elle se décrire par une
connaissance systémique du génotype? La réponse serait négative même si nous
connaissions tous les éléments du génome humain. La simple analyse des
composantes du génotype serait loin d'être suffisante pour décrire l'unicité de
l'être car chacun, et particulièrement l'être humain, est le produit de
l'histoire du génotype en interaction avec un environnement dynamique et changeant.
Le modèle de Waddington (Fishbein
(1976)), qui décrit l'être vivant comme un système épigénétique
(voir Figure 1), nous aide à mieux comprendre l'unicité
de chaque être. Si nous appliquons ce modèle à l'être humain, il apparaît que
chaque personne est le produit des interactions entre son génotype, son environnement
et son phénotype, c'est-à-dire l'ensemble des caractères qu'elle a
acquis suite à l'interaction entre son génotype et l'environnement.
L'ontogenèse, ou la fabrication de l'être de la conception à la mort, est le
produit d'un nombre incalculable d'interactions entre ces trois composantes du
système épigénétique. Même deux vrais jumeaux deviennent des êtres uniques car,
même si leur génotype ne diffère pas, leur ontogenèse a ses particularités,
puisque l'aventure liée à chaque ontogenèse est unique et, comme nous le
préciserons plus loin, chaque personne devient un être relativement autonome,
capable de générer ses propres interactions avec son milieu. Pour bien saisir
le modèle épigénétique, il faut comprendre que l'interaction ne se produit pas
uniquement entre le milieu et le potentiel génétique, mais aussi entre ces deux
composantes et le phénotype, c'est-à-dire l'état de développement et les
nombreuses particularités de l'individu au moment de l'interaction. Ainsi,
l'absence de certains nutriments, de certaines protéines ou d'autres éléments
essentiels au développement peut avoir des effets très différents selon que,
par exemple, l'individu en est au stade de foetus, de nouveau-né ou d'adulte.
En somme, le modèle épigénétique (Figure 1) indique que le
patrimoine génétique ou génotype, produit de l'hérédité, est déjà source de
variété par la recombinaison de gènes. De plus, le génotype possède un
potentiel énorme, car il peut produire une variété infinie de phénotypes selon
l'environnement avec lequel il interagit. Enfin, rappelons que l'environnement
est lui-même capable de produire des variations à l'infini et que le phénotype,
à mesure qu'il se réalise, devient générateur d'un nombre infini de
modifications de son environnement.

Des chercheurs tels que Jensen
(1969) ont tenté d'estimer l'apport de l'inné et de l'acquis, par
exemple dans le développement intellectuel des enfants. Certains vont même
jusqu'à soutenir que 75 % à 80 % de la variation dans l'aptitude
intellectuelle serait innée ou génétiquement déterminée. Cependant, même si ces
chiffres étaient exacts, ils ne s'appliqueraient qu'à des populations en général.
Ils n'auraient aucune validité pour un individu en particulier puisqu'il s'agit
de variations autour de scores moyens d'une population. De tels chiffres ne
permettent d'estimer ni l'apport du génétique, ni l'apport de l'environnement
dans la détermination du potentiel de développement de chaque individu membre
de cette population. De plus, plusieurs penseurs mettent en doute la
possibilité de calculer de façon fiable le degré d'héritabilité des
caractéristiques individuelles (Jacquard
(1984) ; (1991)). Chaque être possède un potentiel largement
imprévisible et, plus son environnement est complexe, plus son patrimoine
génétique est susceptible de réalisations inattendues. Bref, chaque recombinaison
génétique qui crée un nouvel individu est source de potentiels nouveaux et
inconnus.
Le modèle épigénétique nous amène à considérer une autre
variable qui contribue à l'ontogenèse et à l'unicité des êtres humains. Peu
importe la richesse de sa vie qui aboutit inévitablement à la mort, l'être
humain ne peut transmettre par la voie de la reproduction sexuelle les
caractères qu'il a acquis. Seuls les caractères génétiquement déterminés sont
ainsi transmissibles et, qui plus est, chaque individu ne peut transmettre que
la moitié de son patrimoine génétique, augmentant ainsi la progression de la diversité.
Les caractères acquis par les êtres humains sont transmis par une autre voie,
une autre source de diversité : la transmission culturelle.
Si l'on peut parler de l'unicité de chaque membre d'une
espèce vivante en raison de la nature épigénétique de son ontogenèse, on peut
se demander si chaque espèce vivante est unique. Plus particulièrement, on peut
se demander ce qui distingue l'être humain des autres espèces. Les
scientifiques s'entendent généralement pour affirmer que toutes les espèces
vivantes ont une origine commune. Chaque espèce possède sa propre histoire, ou
phylogenèse, qui est le résultat d'une longue évolution de générations
successives. Mais toutes les espèces partagent un passé commun, plus ou moins
éloigné, sur l'échelle de l'évolution organique de la vie (Maturana et Varela
(1988)). C'est pourquoi on peut estimer le pourcentage de similarité génétique
entre deux espèces et conclure, par exemple, que le chimpanzé a un patrimoine
génétique très semblable à celui de l'être humain puisque les deux espèces
ont en commun 98 % de leurs gènes (Pinker
(1997) ; Trefil
(1997)). Par contre, l'énorme différence entre ces espèces ne
provient pas de leur héritage biologique ou génétique mais de la phylogenèse
qui a favorisé chez l'être humain le développement de son cerveau,
l'apprentissage et la transmission culturelle.
De nombreux facteurs ont probablement facilité le passage de
« l'animalité à l'humanitude » (Jacquard (1991)). Certains chercheurs
pensent que la bipédie a été, chez l'être humain, l'élément déclencheur de
l'évolution du cerveau (Clarke
(1980); Pinker (1997); Trefil (1997)). En libérant les membres supérieurs,
la bipédie a favorisé l'utilisation croissante des mains pour la manipulation
d'objets, y compris la nourriture, et graduellement celle des outils. La
station debout, et la réduction de la mâchoire, de pair avec l'utilisation
croissante d'outils ont favorisé l'évolution du cerveau, surtout du néocortex,
qui a triplé de volume au cours des trois derniers millions d'années. D'autres
chercheurs croient que les interactions sociales et l'évolution du langage ont
eu plus d'effet que l'utilisation d'outils sur l'évolution du cerveau (Calvin
(1996)).
Il est fort probable que nos ancêtres homo sapiens
d'il y a 40 000 ans étaient génétiquement très semblables aux humains
d'aujourd'hui. Si par miracle on pouvait donner vie à un jeune enfant de cette
époque, il posséderait vraisemblablement les mêmes capacités d'apprentissage
que l'enfant moyen de nos jours (Fishbein (1976)). Ce qui rend l'enfant
d'aujourd'hui si différent n'est pas son patrimoine génétique, mais son
héritage culturel. Doté de fortes capacités à apprendre, l'être humain a su
sauvegarder les produits de son apprentissage en les transmettant de génération
en génération, grâce à un processus qu'on appelle la transmission culturelle.
Celle-ci est maintenant le principal moteur de l'évolution humaine.
La phylogenèse a fait en sorte que chacune des différentes
espèces vivantes soit biogénétiquement « préparée » à certains
comportements (Seligman
(1970)). Cette canalisation du potentiel génétique a eu pour
résultat la prédisposition à certains traits et à certains comportements
(p. ex. le vol chez les oiseaux), l'absence de prédisposition à d'autres
(p. ex. le langage chez le singe) et même la
« contre-prédisposition » dans certains cas (p. ex. le vol chez
l'être humain). Quand une espèce est biogénétiquement prédisposée à
l'acquisition d'un comportement, il suffit généralement d'un minimum de
stimulations appropriées pour que ses membres l'acquièrent. Ainsi, il semble
que l'être humain serait génétiquement disposé à l'acquisition du langage (McNeil
(1970); Calvin (1996)). Un comportement pour lequel une espèce n'est
pas prédisposée s'acquiert parfois par certains membres de l'espèce, mais
seulement à la suite de nombreuses stimulations appropriées. Le chimpanzé peut
faire une certaine acquisition du langage, surtout du langage des signes, mais
seulement s'il est placé dans un environnement spécialement conçu pour tirer
profit du potentiel linguistique de son espèce, potentiel peu exploité en
milieu naturel ou du moins peu exploité de façon particulière (Calvin (1996)).
Une bonne partie des apprentissages scolaires visés par nos établissements
d'enseignement font appel à des comportements auxquels l'être humain n'est pas
prédisposé, mais qui peuvent s'acquérir par des stimulations appropriées et des
expériences répétées. C'est le cas, par exemple, des apprentissages formels
d'abstractions mathématiques. On peut même faire l'hypothèse que plus récent
est un comportement dans la phylogenèse de l'être humain (p. ex. la pensée
abstraite ou les opérations formelles décrites par Piaget), plus difficile sera
son acquisition et plus réduite sera la proportion des humains capables d'une
forme supérieure de cette acquisition (Friedman,
Das et O'Connor (1979); Fishbein (1976)). Finalement, un
comportement auquel l'espèce est « contre-prédisposée » ne s'acquiert
pas, même après de multiples stimulations ou de nombreux essais. Malgré de
nombreuses tentatives, l'être humain n'a jamais pu imiter le vol des oiseaux.
L'évolution biogénétique et l'évolution culturelle chez
l'être humain ont interagi de sorte qu'aujourd'hui les capacités
d'apprentissage et le produit de l'évolution culturelle culminent chez les
apprenants et les apprenantes vers un potentiel dont les limites sont absolument
inconnues. Les inventions culturelles et matérielles de l'être humain sont
devenues des extensions de ses organes sensoriels et moteurs, et même de son
propre cerveau, ce qui ouvre continuellement la porte à de nouveaux
apprentissages (Bruner
(1973)). L'être humain n'a pas la vision de l'aigle, mais grâce à
ses inventions, il peut scruter l'infiniment petit et voir aux confins de
l'univers. Il n'a pas la force de l'éléphant et n'a pu imiter le vol des
oiseaux, mais ses inventions lui permettent de soulever les objets les plus
lourds et de voler plus loin et plus vite que tous les oiseaux. Il a même
inventé une machine capable de rivaliser avec son propre cerveau et de le
dépasser pour certaines fonctions intellectuelles. Le débat est maintenant
ouvert entre scientifiques à savoir si l'ordinateur pourra un jour surpasser
l'intelligence humaine (Trefil (1997); Calvin (1996); Thuan
(1998)). Faut-il croire l'affirmation d'Isaac Asimov selon laquelle
l'être qui conçoit est toujours supérieur à l'être conçu? Il demeure que
l'enfant d'aujourd'hui, même si son potentiel biogénétique n'est pas supérieur
à celui de ses ancêtres de l'âge de pierre, est capable d'un apprentissage
nettement plus riche et diversifié que celui de ces derniers, car il peut
bénéficier d'inventions culturelles et matérielles nombreuses et sans cesse
croissantes. Il est plus que jamais capable d'apprentissages pour lesquels il
n'est pas prédisposé ou même contre-disposé biogénétiquement, et
l'environnement avec lequel il interagit pour apprendre n'a jamais été aussi
vaste et diversifié.
Des psychologues tels que Mikulas
(1974) définissent l'apprentissage comme un changement dans le
potentiel de comportement de l'individu dû à l'interaction de celui-ci avec
l'environnement. Cette interaction dans son sens épigénétique n'a jamais été si
peu limitée alors que le potentiel de comportement ne cesse de s'élargir et de
croître. Plus que jamais, c'est parce qu'il apprend que chaque être humain est
unique et qu'il possède un potentiel dont souvent l'ampleur est insoupçonnée.
L'unicité de l'être humain ne relève pas uniquement des
particularités de son génotype et de son environnement physique et culturel
mais aussi du fait que chaque être est capable d'autorégulation et d'autonomie.
Thuan (1998), dans son livre Le chaos et l'harmonie discute
amplement de cette potentialité de tout être vivant qui culmine à son état
maximal dans la conscience humaine.
Selon Thuan, les êtres vivants représentent « la forme
suprême de la matière organisée et active » (p. 354). Il existe une
très grande variété d'espèces vivantes : leur nombre réel se situerait
entre 10 et 100 millions. Ces organismes constituent l'écosphère, réseau
complexe « fait de multitudes d'organismes vivants mutuellement interdépendants,
qui tous coexistent dans un état d'équilibre dynamique » (p. 355).
Contrairement aux systèmes inanimés qui peuvent être « fermés » ou
coupés de leur milieu, « les organismes vivants sont des systèmes
"ouverts" qui interagissent continuellement avec leur environnement
par des échanges incessants » (p. 355). C'est justement cette
dynamique des systèmes vivants et ouverts ou cet état de non-équilibre qui
amène les êtres vivants à évoluer vers des structures plus organisées et à
« monter plus haut dans l'échelle de la complexité » (p. 55).
Les êtres vivants semblent être « doués d'un
projet » (Thuan (1998)) ou, selon l'expression de Maturana et Varela
(1988), ils sont dotés de la qualité d'« autopoiesis » : la
capacité de chacun d'entre eux, de par sa propre dynamique, d'être autonome
dans ses actions sur le milieu. Ainsi, tout en étant en rapport avec son
environnement et en contact avec d'autres êtres vivants, particulièrement ceux
de son espèce, chaque organisme vivant possède une organisation qui l'amène à
agir et à s'adapter de par sa propre dynamique interne.
Les scientifiques n'ont pas encore réussi à expliquer comment
la matière inanimée, qui s'est dispersée dans l'univers après le « Big
Bang » il y a 15 milliards d'années, a pu donner naissance à la matière
vivante voilà environ 3,5 milliards d'années (Jacquard (1991); Thuan (1998)).
Les principes qui gèrent l'organisation et la complexité des êtres vivants
semblent toutefois ne pouvoir se déduire des lois de la physique qui expliquent
le comportement des particules subatomiques. La science d'aujourd'hui croit
plutôt que les principes d'organisation qui régissent le vivant « agissent
à un niveau global, guidant et canalisant le comportement de l'ensemble des
atomes et molécules de manière holistique » (Thuan (1998, p. 372)).
Il s'agit de « principes émergents », c'est-à-dire qui apparaissent
dès qu'un niveau d'organisation atteint un certain seuil critique :
« [...] les systèmes biologiques possèdent une
hiérarchie de niveaux d'organisation et [...] à chaque niveau de cette
hiérarchie de nouveaux concepts et comportements émergent, qui ne peuvent être
déduits de l'analyse des entités situées aux niveaux inférieurs »
(p. 372).
Il
semble donc qu'à chaque nouveau palier de complexité du vivant, de
« nouvelles lois d'auto-organisation apparaissent... » (p. 390).
Ainsi, la conscience « émerge » de l'activité neuronale du cerveau et
constituerait plus que la somme des parties des activités chimiques et
électriques de ce réseau de neurones (Calvin (1996); Changeux
(1983); Thuan (1998)).
L'interaction des systèmes qui constituent les êtres vivants
peut donc permettre l'émergence de nouveaux comportements et ouvrir la voie à
de nouveaux potentiels. L'organisation systémique de l'être humain atteint un
niveau de complexité extraordinaire. Le cerveau humain est le système le plus
complexe de notre galaxie, sinon de l'univers. La conscience et l'intelligence
de l'être humain possèdent un potentiel dont les limites sont encore
insondables. Ce don qu'a reçu l'être humain est lui-même inexplicable.
Einstein, malgré son enthousiasme et son acharnement à vouloir comprendre les
lois de l'univers, disait : « Ce qui est le plus incompréhensible,
c'est que l'Univers soit compréhensible » (Thuan (1998, p. 401). Le
niveau de conscience et d'intelligence de l'être humain est d'autant plus élevé
qu'il est associé à une organisation encore plus englobante, celle de la
société, et donc à une « conscience collective ». La pensée évolue
parce que des êtres pensants sont en interaction avec d'autres êtres pensants.
Cette conscience collective est supérieure à la conscience individuelle parce
qu'elle résulte de l'expérience de l'humanitude depuis ses origines. La
conscience et la pensée chez chaque être humain dépassent le contenu de son
cerveau et englobent toute la richesse de son héritage culturel et de ses
contacts avec l'environnement, et particulièrement avec d'autres êtres humains.
C'est cette interaction avec un environnement riche et diversifié qui est la
base de l'apprentissage chez l'être humain. Mais l'expérience humaine n'est pas
uniquement source de richesse. L'expérience des êtres humains et des sociétés
est aussi la base de coutumes, de traditions ou de doctrines qui peuvent
parfois constituer des oeillères cognitives et empêcher l'évolution de la
pensée. C'est seulement par la confrontation des idées, par la diversité des
points de vue et par le questionnement continu que la pensée devient créatrice
et qu'elle évolue.
La tradition n'est pas seulement une façon de voir et d'agir,
mais aussi une façon de dissimuler. La tradition englobe tous les comportements
qui, dans l'histoire d'un système social, sont devenus évidents, réguliers et
acceptables. Puisqu'ils ne demandent pas de réflexion pour être initiés, ils
sont invisibles à moins de faire échec. (Maturana et Varela (1988,
p. 242), notre traduction)
Le monde que nous connaissons est en grande partie le monde
que nous avons construit. Parce que nous sommes humains, nous sommes condamnés
à avoir une conception humaine de notre existence et de notre univers (ce qui
n'empêche pas l'être humain d'arriver à comprendre un peu par ses inventions
les perceptions d'autres espèces sur le monde). Il faut en arriver à la
connaissance de la connaissance (Morin
(1982)), à la métacognition, pour réaliser que la certitude n'est
pas une preuve de la vérité et que le monde que nous voyons n'est que celui du
regard humain que nous portons sur lui. Le monde pourra être différent en
partie parce qu'il change et il change en partie en raison de nos actions. Mais
surtout, le monde sera différent de ce qu'il est parce que nous pouvons
apprendre à penser et à agir de façon différente.
L'être humain étant un système autonome, capable
d'autorégulation, il peut lui-même être « cause » de son évolution,
de son ontogenèse. Mais, plus encore, le genre humain dans son ensemble est
capable d'action collective et donc de prise en main de sa destinée. Mais les
sociétés humaines peuvent-elles et doivent-elles conditionner ou dicter les
actions de leurs membres?
L'histoire de la psychologie humaine fait état de nombreux
points de vue sur la liberté et l'autonomie des personnes dans leurs actions (Wolman
(1981)). Les débats entre le camp de B.F. Skinner et celui de Carl
Rogers sont peut-être les plus éloquents par rapport à la véritable source des
comportements humains. Selon le premier (celui du mouvement béhavioriste), tout
comportement est le résultat d'un conditionnement de l'environnement, et selon
le deuxième (celui du mouvement humaniste), le comportement est le fruit de la
liberté humaine. De nos jours, les mouvements cognitivistes et constructivistes
(Gardner
(1987); Tardif
(1992)) soutiennent que le comportement humain et l'apprentissage
sont le résultat d'une construction régie par les expériences passées et par
une vision de l'avenir. La métaphore du constructivisme est d'ailleurs
applicable à l'individu comme à la société. Devant la controverse, à savoir si
l'être humain est conditionné ou libre, la pensée dialectique nous amène à
affirmer que celui-ci est à la fois conditionné et libre. L'être humain est en
grande partie conditionné par l'environnement sans cesse changeant qui agit sur
lui; il est aussi conditionné par la société qui établit traditions, coutumes,
normes, connaissances, valeurs, doctrines et idéologies. Mais par la conscience
émergeant de son propre cerveau et celle qui émane des sociétés, l'être humain
est capable de liberté et d'action autonome. C'est en devenant conscient des
facteurs qui le conditionnent que l'être humain devient libre. Confronté au
déterminisme physique et social, il devient capable de « déterminisme
réciproque » (Bandura
(1978)). En effet, si l'environnement agit sur les actions de l'être
humain, celui-ci, plus que tout autre être vivant, est capable de conscience et
d'action réfléchie sur son environnement. Il devient alors responsable de son
action. Il devient un être doté d'intentionnalité.
Avec les siècles, les défis de la transmission culturelle
sont devenus tellement grands que les sociétés ont dû inventer des institutions
éducatives, des établissements d'enseignement ayant pour but de faciliter cette
transmission (Bertrand
et Valois (1992); Legendre
(1983)). L'école et toutes les autres institutions éducatives
(p. ex. la famille, les médias, les institutions religieuses et
culturelles) font partie du système culturel d'une société et elles ont pour
fonction de transmettre aux membres d'une société les connaissances, les
valeurs, les coutumes et les croyances de la collectivité (Lapierre
(1974)). De plus en plus, en raison du phénomène de la mondialisation,
la culture transmise n'est plus seulement celle d'une collectivité locale ou
nationale mais celle de toute l'humanité. L'école et les établissements
d'enseignement deviennent de plus en plus des lieux d'éducation planétaire,
c'est-à-dire que l'enseignement se fait dans une « perspective
mondiale » (Ferrer,
LeBlanc-Rainville et Gamble (1990)).
Mais l'école peut-elle transmettre
« collectivement » la culture? L'école est-elle uniquement source de
transmission culturelle et donc de « socialisation »? Comme nous
l'avons souligné, l'ontogenèse de l'être humain est le résultat de ses
interactions avec son milieu (y compris les milieux éducatifs), mais l'être
humain est aussi un système autorégulé capable d'autonomie. C'est pourquoi la
pédagogie actualisante fait l'union de ces deux sources d'actualisation du
potentiel humain, c'est-à-dire la socialisation et l'autorégulation (ou l'autonomisation),
et tente de maximiser leurs contributions respectives (Landry (2002)). Dans la
perspective d'une pédagogie actualisante, l'école devient un lieu de
« socialisation-autonomisation » par excellence.
On s'entend généralement pour dire que l'école doit
« socialiser » les apprenants et les apprenantes. Elle doit assurer
le maximum de transmission culturelle, c'est-à-dire l'héritage qui découle de
la phylogenèse de l'humanité. L'ensemble des connaissances, des compétences et
des valeurs transmises doit être commensurable au plus haut degré du génie
humain, c'est-à-dire être aussi riche que le permet le patrimoine humain
universel. Mais, étant donné l'unicité de chaque apprenante et apprenant, la
transmission culturelle doit aussi favoriser chez chaque personne
l'actualisation de son potentiel unique. Chaque personne, selon son unicité et
en fonction de ses capacités d'autorégulation de ses comportements, doit
pouvoir s'approprier la culture transmise. Selon le « principe de
l'individualisation » (Landry
(1993)), les institutions éducatives qui veulent favoriser au
maximum l'apprentissage n'ont pas tellement le choix. Elles ne peuvent faire
abstraction de chaque individu apprenant et transmettre collectivement les
produits de la culture. La transmission ne peut se faire de façon simultanée et
uniforme pour tous les apprenants et les apprenantes étant donné qu'il y aura
toujours asynchronisme et diversité, car chacun des individus filtre à sa façon
les messages transmis. De plus, comme nous l'avons affirmé, l'action éducative
actualisante, en relation dialectique avec la socialisation, s'ouvre à
l'individualité et favorise l'autonomisation de la personne. Elle l'aide à
porter un regard critique sur les idées, les valeurs, les connaissances et les
compétences transmises, voire à prendre en charge le processus d'apprentissage.
Les institutions éducatives ne peuvent pas court-circuiter
l'apprenant car l'apprentissage est un phénomène individuel et idiosyncrasique,
c'est-à-dire propre à chaque personne (Gagné
(1971); Landry
et Robichaud (1985)). Il est possible de parler d'organisations
apprenantes ou de systèmes apprenants, mais en éducation lorsqu'on parle de la
formation d'êtres humains, on veut dire que ce sont des individus qui
apprennent. Même dans des conditions identiques, le produit de l'apprentissage
sera le résultat d'une construction unique à chaque apprenant et apprenante. Le
potentiel de comportement visé par l'apprentissage pourra être commun à une
classe, un groupe, une société, voire toute l'humanité. Mais ce sont les
individus composant ces collectivités qui apprennent, et chaque personne
construira son apprentissage en fonction de ses particularités, de ses
aptitudes et de ses dispositions. Chaque être humain apporte une perspective
unique à l'apprentissage, même si celle-ci peut s'enrichir au contact d'autres
points de vue (p. ex. l'apprentissage coopératif). Aujourd'hui, on parle
de styles d'apprentissage distincts (Cole (1995)) ou d'intelligences multiples
(Gardner
et Hutch (1989)) pour rendre compte de la diversité des apprenants
et du besoin d'adapter l'enseignement aux différences individuelles.
L'individualisation de l'apprentissage n'est pas seulement une approche qui
favorise l'apprentissage, elle est essentielle à la pleine actualisation du
potentiel humain.
On peut apprendre en groupe, avec le groupe ou sans le
groupe, mais ce sont toujours des individus uniques et distincts qui assimilent
des expériences et qui apprennent. Le principe de l'individualisation implique
donc que le système éducatif atteindra sa finalité, celle de favoriser
l'apprentissage, pourvu que le système réussisse à activer au maximum le
processus d'apprentissage chez tous les apprenants et les apprenantes.
L'efficacité d'une activité éducative, quels que soient les objectifs
d'apprentissage poursuivis, sera déterminée par le degré auquel elle pourra
actualiser le potentiel d'apprentissage de chaque apprenante et apprenant. Une
telle actualisation n'est possible que si l'apprenant devient le centre et le
point de mire des activités d'apprentissage. Mais l'apprentissage lui-même, ce
processus de socialisation-autonomisation, sera plus efficace lorsqu'il
sollicitera le potentiel unique d'autonomie de chaque personne et le mettra en
valeur. En d'autres mots, l'apprentissage est favorisé lorsque l'apprenant en
devient le premier responsable. Le défi de la pédagogie actualisante est non
seulement d'éduquer toute une société, mais de le faire de façon à ce que
chaque apprenant se sente personnellement interpellé et responsabilisé.
Dans la dernière section du présent article, nous tentons de
présenter quelques jalons d'une pédagogie de l'unicité qui favorise
l'autonomisation et la responsabilisation de chaque personne. Il est entendu
qu'en raison de la nature même de la pédagogie actualisante, le volet de
l'unicité ne peut être entièrement dissocié de l'apport des autres volets
(Landry (2002)). Par exemple, il serait difficile, voire inconcevable, d'implanter
la pédagogie de l'unicité si la pédagogie de l'accueil et de l'appartenance
n'amenait chaque élève, chaque apprenant et apprenante, à se sentir accepté et
valorisé dans son unicité. Il en irait de même si l'enseignement ne favorisait
la maîtrise de l'apprentissage et ne responsabilisait chaque apprenante et
apprenant en l'amenant à prendre en charge son apprentissage. L'interaction
avec d'autres apprenants et apprenantes qui coopèrent dans une communauté
d'apprentissage ne peut que favoriser l'apprentissage, voir l'article de Gamble
(2002) sur la pédagogie de la coopération. Cependant, la discussion et les
exemples qui suivent mettent l'accent sur des principes et des activités
pédagogiques qui encouragent chaque personne à prendre conscience de son unicité
et à la mettre à profit.
Pour les fins de la présente discussion, nous proposons que
les démarches éducatives de la pédagogie de l'unicité amènent l'apprenant à
répondre aux questions suivantes (sans que ce soit nécessairement dans les
mêmes termes) :
a.
suis-je
unique ?
b.
quels
sont les traits humains qui particularisent mon unicité ?
c.
comment
suis-je responsable de l'actualisation de mon unicité ?
d.
comment
mon unicité est-elle reliée à mon altérité ?
e.
comment
mon unicité et mon altérité peuvent-elles s'unir dans la réalisation d'un
projet de vie ?
Avant que l'apprenant puisse vraiment mettre à profit son
unicité, il ou elle doit être amené à la reconnaître et à découvrir ce qu'il a
d'unique. Un nombre illimité d'activités éducatives peuvent favoriser cette
prise de conscience. Une activité intéressante, qui peut prendre diverses
formes selon le niveau éducatif, consiste à demander aux élèves d'une classe de
nommer une qualité qui décrit bien chacun des autres élèves de la classe. Par
exemple, dans une classe de 30 élèves, chacun se voit attribuer par les autres
élèves 29 qualités, pas nécessairement toutes différentes. L'élève peut ensuite
être invité à préparer un profil de sa personne, par exemple à l'aide d'une
pancarte au centre de laquelle il place sa photo entourée d'étiquettes
illustrant les qualités qui lui ont été attribuées. Par après, les élèves
peuvent être amenés (en petits groupes, par exemple) à mettre en contraste les
profils uniques des différents élèves de la classe. Une telle activité peut
aider les élèves à répondre aux deux premières questions liées à la prise de
conscience de leur unicité. Évidemment, l'activité peut être accompagnée ou
suivie de bien d'autres activités complémentaires telles que des discussions de
groupe, une réflexion personnelle écrite ou des récits de vie. Les cours de
science de la nature (la biologie en particulier) et ceux de sciences humaines
(l'histoire, la géographie) sont fertiles en thèmes qui peuvent faire l'objet
d'activités pertinentes à la prise de conscience de l'unicité des personnes.
La troisième question (Comment suis-je responsable de
l'actualisation de mon unicité ?) relève de la problématique de
l'autodétermination (Deci
et Flaste (1995) ; Deci
et Ryan (1985), (2000)),
c'est-à-dire de la responsabilisation de l'élève et de la prise en charge par
celui-ci de son apprentissage. L'espace consacré à cet article ne permet pas de
traiter en profondeur des conditions associées à toute la question de
l'autodétermination (1). Néanmoins,
nous pouvons affirmer que les recherches récentes sur cette problématique et
dans le domaine de la motivation humaine démontrent que les méthodes
traditionnelles d'enseignement devraient être remises en question.
L'enseignement traditionnel a mis l'accent sur la régulation externe en
recourant, par exemple, aux consignes prescriptives, détaillées et arbitraires,
aux renforcements et aux punitions. Il se pratiquait dans un environnement
contrôlant défini, entre autres, par un cadre rigide de règles de conduite. Si
une telle organisation de l'enseignement peut avoir une certaine efficacité
immédiate, elle tend à engendrer une motivation de type extrinsèque, qui
s'estompe en l'absence des conditions contrôlantes, et peut même conduire à
l'amotivation, c'est-à-dire à l'absence de motivation envers les comportements
visés. En revanche, la motivation intrinsèque et l'intériorisation des motifs
qui mènent à l'autodétermination sont davantage favorisées par des activités
qui mettent l'accent sur la liberté et le choix (Bourgeois
et St-Pierre (1997); Deci et Flaste (1995) ; Guay
et Vallerand (1997); Vallerand
(1997)). Toutefois, il ne s'agit pas de préconiser l'individualisme
et le laisser-aller éducatif. Pour apprendre la responsabilité, on doit
graduellement affronter des choix de conduite et être conscient des
conséquences naturelles et logiques de ses comportements (Glasser
(1969) ; (1985)).
On doit réaliser qu'on n'est pas un pion que quelqu'un déplace sur un échiquier
mais qu'on est à l'origine de ses propres comportements (deCharms (1968)) et
qu'on peut contribuer à ses succès personnels comme à ses échecs.
L'autodétermination ne s'apprend pas du jour au lendemain, mais elle peut
énormément bénéficier à la fois d'une pédagogie participative propice à
l'autonomie et à la responsabilité (Gravel
et Vienneau (2002)) de même que d'une pédagogie de la conscientisation
et de l'engagement favorable au développement de la conscience critique et
de la responsabilité sociale (Ferrer
et Allard (2002)).
La pédagogie de l'unicité doit aussi faire en sorte que,
conscient de son unicité, l'élève découvre ainsi son altérité. Par de multiples
projets en sciences humaines et en sciences naturelles - et même par des
projets d'écriture dans le cadre d'un cours de français - l'élève peut
envisager à la fois son unicité et son altérité. Chaque élève peut être amené à
prendre conscience que s'il est unique, il est aussi semblable à l'autre. Il
peut découvrir que sur le plan biologique, tous les êtres vivants partagent la
même source de vie, aussi mystérieuse soit-elle. Il peut apprendre qu'il est le
produit non seulement d'une ontogenèse en tant qu'individu, mais aussi d'une
phylogenèse commune à toute l'humanité. Il peut réaliser qu'il partage un
héritage biogénétique et culturel avec une ethnie ou plusieurs groupes
ethniques. Il peut apprendre ce qu'il a de commun avec son père et sa mère et,
s'il est enfant adoptif, il peut comprendre que l'héritage peut être tout aussi
culturel que biologique. En dressant le profil de son patrimoine génétique et
culturel, chaque élève peut découvrir que son profil est à la fois unique et
fondamentalement humain. Être unique, il est à la fois un et autre, « un
homme fait de tous les hommes », comme le disait Jean-Paul Sartre.
En découvrant qu'il est unique et autonome même s'il partage
le temps et l'espace avec d'autres êtres vivants, l'élève conscient de son
altérité pourra graduellement apprendre à respecter l'héritage du vivant
(l'écosphère) et à apprécier la complexité de l'héritage social et culturel
relatif à l'humanitude (l'écologie des ethnies et des cultures). Chaque élève
peut participer à des réflexions de groupe (p. ex. les réunions de classe
- de Glasser (1969)) et effectuer des recherches individuelles qui l'amèneront
à s'exprimer et à prendre position sur des questions d'identité culturelle et
de solidarité entre les peuples et les cultures. Sachant que chaque culture
exprime la créativité d'une collectivité qui a survécu et évolué dans des
contextes géographiques et sociopolitiques différents, il peut en venir non
seulement à apprécier sa propre culture mais aussi à connaître et à respecter
celles des autres. Nous demeurons convaincu que c'est par la mise en opposition
de son unicité et de son altérité que l'être humain découvre le vrai sens de
l'autonomie responsable, c'est-à-dire celle d'un être capable de s'affirmer
dans ce qu'il a d'unique tout en étant solidaire de l'autre et responsable de
ses actions envers lui-même et l'autre.
La cinquième question à laquelle chaque élève doit pouvoir
répondre dans le cadre de la pédagogie de l'unicité se formule ainsi « Comment
l'unicité et l'altérité peuvent-elles s'unir dans la prise en charge d'un
projet de vie? ». La pédagogie actualisante doit amener l'élève à
réaliser que sa qualité d'être humain lui permet non seulement de
« construire » des apprentissages fondés sur ses expériences passées,
mais aussi d'entrevoir et de bâtir des projets qui s'inspirent de ses visions
du futur. L'aspect le plus révolutionnaire qu'apportait le mouvement
cognitiviste lorsqu'il commença à supplanter graduellement l'emprise de la
psychologie béhavioriste au début des années 1960 était peut être la
réalisation que l'apprentissage humain se construit non seulement sur la base
des expériences antérieures, mais aussi sur la projection de produits futurs (Miller,
Galanter et Pribram (1960); Gardner (1987)). L'être humain n'était
plus simplement un être en devenir, mais surtout un être d'intention et un être
de vision.
À mesure qu'il franchit les étapes de la scolarisation,
l'élève apprend à connaître son unicité et découvre toutes les richesses
relatives à son altérité. Il ou elle peut alors être conscientisé au fait que
« la vie de chacun participe à un grand dessein collectif, la construction
de l'humanitude » (Jacquard (1991, p. 207)), surtout s'il a appris à
créer des liens avec les autres et sa planète (au sens où l'entendait
Saint-Exupéry dans Le Petit Prince). Il prend conscience que s'il
est unique comme personne, il n'est pas le seul être vivant sur la planète
qu'il habite. Il pourra réaliser que s'il aspire au bonheur, il n'y a pas
beaucoup de sens à être heureux tout seul. Si dans la perspective de
l'autodétermination (Deci et Ryan (2000)), on offre à l'élève la liberté
d'exprimer son autonomie, il est fort possible qu'il choisira de participer à
un projet de société et qu'il voudra faire partie de ceux et celles qui veulent
construire un monde meilleur. Ce choix sera encore plus probable si l'élève a
connu : la pédagogie de l'accueil et de l'appartenance, qui lui aura
permis d'exprimer son unicité dans une ambiance de bien-être et de respect; la
pédagogie de la coopération, qui lui aura enseigné l'art et les bienfaits de
l'apprentissage en groupe; et la pédagogie de la conscientisation et de
l'engagement, qui l'aura sensibilisé à son rôle social et invité à participer à
un projet de société.
L'élève qui fait l'expérience de la pédagogie de l'unicité
combinée aux autres volets de la pédagogie actualisante n'est plus un élève; il
devient un agent de son éducation. Conformément à la pensée d'Albert Jacquard
(1991), l'élève s'approprie l'objectif premier de l'éducation : amener la
personne à apprécier ses qualités humaines et
« [...] lui apprendre à participer à la construction de
l'humanitude et, pour cela, [...] l'inciter à devenir son propre créateur, à
sortir de lui-même pour devenir un sujet qui choisit son devenir, et non un
objet qui subit sa fabrication ». (p. 212)
Au
sens commun du mot éduquer, du verbe latin educare (« nourrir,
instruire »), se substitue une autre acception qui découle du verbe educere
(« conduire hors de »). L'élève est invité à sortir de son état
d'élève que l'on doit nourrir et instruire, pour « entrer en
humanitude » (Jacquard (1991, p. 213)) comme sujet qui construit son
devenir en solidarité avec les autres. Au sortir de l'école, il pourra
continuer à vivre son unicité, et celle-ci s'actualisera par la prise en charge
d'un projet de vie unique.