Sommaire :
Bases conceptuelles et sources d’influence
Définition de la pédagogie actualisante
Volets de la pédagogie actualisante : aspects
complémentaires
Pédagogie de l’unicité et de la responsabilité –
Landry (2002)
Pédagogie de l’accueil et de l’appartenance – Michaud
(2002)
Pédagogie de la participation et de l’autonomie –
Gravel et Vienneau (2002)
Pédagogie de la conscientisation et de l’engagement –
Ferrer et Allard (2002)
Pédagogie de la maîtrise des apprentissages et du
dépassement de soi - Landry et Richard (2002)
Pédagogie de la coopération – Gamble (2002)
Pédagogie intégrative et réflexive – Lowe
(2002) ; Pruneau et Lapointe (2002)
La pédagogie de l’inclusion – Vienneau (2002)
Figure 1. Éléments d'une dialectique
socialisation-autonomisation
Rodrigue LANDRY Faculté des sciences de l'éducation, Université de Moncton, (Nouveau-Brunswick), Canada.
Lorsqu'elle a adopté ses nouveaux programmes de formation initiale
à l'enseignement, la Faculté des sciences de l'éducation de l'Université de
Moncton a voulu se donner une vision globale de la pédagogie qui soit
susceptible de synthétiser ses objectifs et de guider ses actions éducatives.
Cette vision devait être assez englobante pour servir de cadre conceptuel et
tenir compte d'enjeux multiples, assez flexible pour respecter une multitude de
points de vue relatifs à l'apprentissage et à l'enseignement, assez précise
pour permettre une synergie d'actions éducatives cohérentes et complémentaires,
assez universelle pour intégrer de nouvelles valeurs sociétales et de nouvelles
perspectives sur le changement en éducation, et assez mobilisatrice pour amener
le corps professoral, les étudiants et les étudiantes, de même que les
intervenants et les intervenantes partenaires à vouloir cheminer ensemble dans
leur développement professionnel et à oeuvrer ensemble à améliorer le système
éducatif. Il est évident qu'une telle vision de la pédagogie relève de l'idéal,
voire de l'utopie. Nous pensons néanmoins qu'une vision de l'idéal en matière
de pédagogie peut être mobilisatrice si elle intègre un certain nombre de
valeurs universelles comme, par exemple, celles qui contribuent à
l'épanouissement de la personne et à la construction d'un monde meilleur. La
Faculté a donné le nom de pédagogie actualisante à cette
vision globale de la pédagogie qui guide ses activités de formation.
La pédagogie actualisante n'est pas une méthode pédagogique. Elle
se veut plutôt une vision, un idéal à poursuivre et un cadre intégrateur de la
formation à offrir aux étudiants et aux étudiantes en éducation. Dispersée sur
plusieurs cours, la formation peut leur paraître fragmentée. Les différences
entre la théorie et la pratique, les divergences des perspectives idéologiques,
les débats et les oppositions entre protagonistes de différentes approches
pédagogiques peuvent semer la confusion et être perçus comme des sources
d'incohérence. La pédagogie actualisante se veut un cadre conceptuel intégrateur
qui adhère à des valeurs humanistes fondamentales mais qui invite autant les
formateurs et les formatrices que les apprenants et les apprenantes à une
démarche réflexive et critique. Elle vise cohérence et synergie, mais ne craint
pas débats et controverse. Elle exige engagement et questionnement continu. La
pédagogie actualisante veut guider la formation initiale à l'enseignement et
servir de balise aux actions éducatives, mais elle ne prétend pas simplifier
l'action éducative ou être facile d'accès. C'est l'effort soutenu des
éducateurs et éducatrices et le dialogue qui permettront à chacun et à chacune
une prise en charge de leurs responsabilités personnelles et sociales et à la
collectivité éducative d'évoluer vers une pédagogie véritablement actualisante.
Dans cette introduction, nous présentons les grandes lignes de la
pédagogie actualisante. Dans une première section, nous en décrivons brièvement
les bases conceptuelles et les principales sources d'influence. Nous tentons
ensuite de définir la pédagogie actualisante et de la différencier de quelques
autres courants similaires en éducation. Finalement, dans la troisième partie,
nous introduisons huit volets de la pédagogie actualisante. Chacun de ces
volets fait l'objet d'un article dans l'ouvrage collectif que constitue la
présente livraison de la revue.
C'est dans un processus de renouvellement des programmes de
formation à la Faculté des sciences de l'éducation (FSE) de l'Université de
Moncton, lancé au début des années 1990, que fut introduite la notion de
pédagogie actualisante (FSE
(1999)). Dans un article récent, un professeur et une professeure de
la Faculté (Vienneau
et Ferrer (1999)), tout en faisant l'historique de la formation à la
FSE et l'analyse des nouveaux programmes, présentent les bases conceptuelles et
éthiques de la pédagogie actualisante. Ils qualifient le processus en cours de « projet
en devenir », de « concept intégrateur proposant une vision
cohérente de l'éducation » et de « projet porteur de
sens ».
Premièrement, la recherche de consensus par rapport à ce qui
constitue la pédagogie actualisante n'a pas pour but de limiter la liberté
universitaire, ni de proposer une uniformité d'approche, ni d'étouffer la
pensée critique. Comme le disent Vienneau et Ferrer (1999, p. 12) :
[...] la pédagogie actualisante se présente comme un projet
en devenir, appelé à se transformer et à s'enrichir au fur et à mesure
de son intégration dans les activités de formation initiale et les travaux de
recherche des professeures et professeurs de la Faculté des sciences de
l'éducation. La pédagogie actualisante constitue ainsi un chemin suffisamment
balisé pour assurer une direction commune aux cours et autres activités de
formation, mais suffisamment ouvert pour accueillir les développements futurs,
le questionnement et les remises en question contribuant précisément à faire
progresser le concept.
Deuxièmement, la pédagogie actualisante offre un certain
encadrement théorique à la formation des étudiants et des étudiantes, regroupe
certaines conceptions de l'école et de l'éducation et certaines théories de
l'enseignement, et vise en quelque sorte une vision cohérente de
l'éducation. Goodlad
(1991), après avoir effectué une vaste enquête aux États-Unis, a
d'ailleurs déploré le manque d'encadrement théorique dans la plupart des
programmes de formation à l'enseignement.
Troisièmement, il faut souligner la dimension éthique de la
pédagogie actualisante et y voir un projet porteur de sens,
c'est-à-dire un projet éducatif que se donne la Faculté dans le but d'inspirer
une raison d'être à sa mission éducative. En réalité, la pédagogie actualisante
englobe plusieurs éléments d'éducation dans une perspective planétaire. Elle
opte pour
une approche pédagogique résolument engagée dans le processus de
construction d'une société de paix et de justice basée sur l'épanouissement de
chaque être humain, la création de rapports interpersonnels de respect mutuel
et de coopération ainsi que sur le respect des droits des personnes et des
peuples, la protection de l'environnement et la solidarité locale et
internationale (Vienneau et Ferrer (1999, p. 13)).
Même si la pédagogie actualisante se caractérise comme un
« projet en devenir » et vise la cohérence théorique et conceptuelle,
elle n'est pas « neutre ». Elle préconise des valeurs et des
croyances particulières, et une certaine connaissance « critique »
qui aboutit au développement d'une prise de conscience planétaire (Ferrer
(1997)).
Quatrièmement, il faut reconnaître que la pédagogie actualisante
puise à de nombreuses sources d'influence. Vienneau et Ferrer (1999) la voient
comme une « construction éclectique » et une synthèse de courants
pédagogiques. Le fait que de nombreuses personnes - le corps professoral,
de proches collaborateurs et collaboratrices en éducation et des étudiants et
étudiantes - aient participé à cette synthèse, explique que les sources en
soient multiples et variées. En rétrospective, nous y retrouvons les
principales écoles de pensée qui inspirent les différents modèles
d'interventions éducatives (ex. : Joyce,
Weil et Showers (1992)). Toutefois, comme le font Vienneau et
Ferrer, il faut y voir principalement l'influence sous-jacente du courant
humaniste et de plusieurs approches pédagogiques valorisant la participation
active de l'élève au processus d'enseignement : le mouvement de l'École
nouvelle (Freinet, Montessori, Dewey, etc.), l'approche phénoménologique (Rogers
(1961), (1969)),
l'éducation transpersonnelle (Ferguson
(1981)), les approches socio-humanistes inspirées de la psychologie
sociale et de la psychologie éducationnelle (Johnson
et Johnson (1990); Slavin
(1983)) de même que la pédagogie critique (ex. : Frederickson
(1997); Freire
(1983); Popkewitz
et Fendler (1999)). Même si toutes les influences n'ont pas un poids
égal, le lecteur averti qui cherchera à reconnaître les sources de chacun des
volets y reconnaîtra plusieurs concepts et construits théoriques d'origines
diverses. Nous n'y voyons pas de contradiction en autant que ceux-ci
reconnaissent l'unicité de l'être humain, son autonomie et sa participation
active au processus éducatif qui a pour but de favoriser le développement de
son potentiel humain. L'élément constructiviste (Franks,
Langford et McEachern (1995); Larochelle
et Bednarz (1994); Tardif
(1992)) du paradigme cognitiviste y est très présent. On y trouve
d'autres éléments propres à une pédagogie cognitive, dont l'importance d'une
pédagogie axée sur le concret et l'expérientiel (Brown,
Collins et Duguid (1989)), le traitement actif de l'information et
la métacognition (Pressley
(1990)) et la pensée réflexive (Schön
(1983)). Les huit volets qui composent la pédagogie actualisante ont
plusieurs éléments en commun avec différentes approches à l'enseignement
personnalisé, individualisé ou différencié (Gillig
(1999); Przesmycki
(1991); Tomlinson
(1999); Wang
(1992); Wang
et Walberg (1985)). Les écrits traitant de l'interdisciplinarité et
de la transdisciplinarité (ex. : Lenoir
et Sauvé (1998)) ont marqué l'orientation privilégiée par la
pédagogie actualisante comme l'ont fait les travaux de Deci
et Ryan (1985), qui portent sur les conditions de la motivation
intrinsèque et de l'autodétermination dans le comportement humain. On y trouve
même quelques influences associées au courant behavioriste tel que celui-ci se
manifeste dans les importants travaux de Benjamin
Bloom (1968), (1976), (1984)
et de ses disciples (ex. : Block
(1974); Block,
Efthim et Burns (1989); Guskey
(1985)) qui ont révélé l'importance de la maîtrise de
l'apprentissage et du rôle formatif de l'évaluation des apprentissages
scolaires. Il faut aussi reconnaître l'apport de travaux sur la normalisation (Wolfensberger
(1972)), l'intégration (Stainback,
Stainback et Forest (1989); Goupil
et Boutin (1983)) et les droits des enfants exceptionnels (Goguen
et Poirier (1995); Poirier,
Goguen et Leslie (1988)).
Comment intégrer des perspectives conceptuelles diverses sans se
contredire ou tomber dans l'éclectisme à outrance? Au risque de trop
simplifier, nous pourrions résumer comme suit les fondements de la pédagogie
actualisante. À la base, nous trouvons une pédagogie d'inspiration humaniste,
fondée sur une approche phénoménologique. Cette approche définit l'unicité de
chaque personne, précisant certaines conditions relatives à la réalisation de
soi comme personne (Rogers (1961)) et surtout, à l'actualisation du potentiel
humain de chacun et chacune (Maslow
(1962)), d'où le terme actualisante. Cette
pédagogie a comme prémisse que dans des conditions d'apprentissage optimales
les êtres humains auront tendance à vouloir se réaliser pleinement et accepteront
de prendre en charge leur développement personnel. La pédagogie actualisante
intègre à cette vision autonomisante des éléments de responsabilité sociale,
dont la dimension conscientisation et engagement propre à une orientation
planétaire qui éveille aux rôles et aux responsabilités sociales de la personne
et qui invite la personne à vouloir participer à un projet de société fondé sur
la paix, la justice et la solidarité. Enfin, pour favoriser la mise en oeuvre
d'une pédagogie actualisante, il est proposé qu'une démarche dialectique soit
développée, c'est-à-dire une approche qui fait souvent l'union d'actions
éducatives qui peuvent être, en apparence, contradictoires. Cette approche
dialectique intègre la dimension libératrice et autonomisante de la pédagogie
humaniste et de la pédagogie critique à la dimension socialisante plus
traditionnelle de l'éducation. Dans la prochaine section, nous abordons plus en
détail cette approche dialectique qui sous-tend la pédagogie actualisante.
Dans sa mission éducative, la Faculté des sciences de l'éducation
(1999) donne la définition suivante à la pédagogie actualisante :
La pédagogie actualisante est un processus interactif de
socialisation-autonomisation qui s'adapte aux caractéristiques individuelles de
chaque apprenante ou apprenant et qui vise à actualiser le plein potentiel de
chaque élève dans ses dimensions intrapersonnelle, interpersonnelle et sociale.
Cette pédagogie comprend plusieurs volets interdépendants et complémentaires
qui, réunis, constituent une conception de vie et une philosophie éducative.
Faculté des
sciences de l'éducation (1999, p. 12)
Pour bien saisir le sens de la pédagogie actualisante, il faut
comprendre son approche dialectique et distinguer sa perspective de celles
qu'adoptent d'autres approches pédagogiques qui, elles aussi, valorisent
l'unicité de la personne.
La pédagogie actualisante suppose une action dialectique qui unit
des forces souvent perçues comme étant contraires. La pensée humaine a tendance
à favoriser les dichotomies. Nous pensons en termes opposés :
chaud / froid; noir / blanc; nuit / jour;
vie / mort; passé / avenir. En éducation, nous sommes
souvent portés à nous positionner par rapport à une idéologie de gauche ou de
droite, comme humaniste ou comme behavioriste, comme adepte de l'enseignement
individualisé ou de l'enseignement de groupe, comme partisan d'une approche
globale ou d'une approche analytique, etc. Très nombreuses sont les dichotomies
en éducation, et l'évolution de nos pratiques éducatives est marquée de
fréquents retours du pendule, c'est-à-dire de positions théoriques et
méthodologiques allant d'un extrême à l'autre. Très souvent, nous utilisons la
technique que les anglophones appellent celle de « l'homme de paille »;
nous tentons de « vendre » une nouvelle approche éducative en faisant
une caricature de l'approche opposée. Cette dernière ainsi diminuée dans sa
valeur et ses aspects positifs, il devient facile de l'éliminer (d'y mettre le
feu comme on le ferait à « l'homme de paille »). Or, une approche
dialectique cherche plutôt à unir les forces en opposition, à voir leur
complémentarité, qu'à forcer les gens à choisir entre une approche ou une
autre. Comme l'affirment certains scientifiques (Bertalanffy
(1968); Bohm
(1980); Capra
(1983)), les contraires sont dans notre esprit. Dans la réalité, les
contraires n'existent pas car la réalité ultime unit les contraires. Dans la
conclusion du présent article, nous reviendrons sur l'aspect dialectique de la
pédagogie actualisante, une fois les différents volets de celle-ci explicités.
Dans la présente section, nous illustrons la relation dialectique que suppose
le processus de socialisation-autonomisation qui est à la base de la pédagogie
actualisante.
Une analyse des idéologies éducatives qui guident les différents
systèmes scolaires révélerait sans doute une très grande variété de positions
plus ou moins conscientes et plus ou moins définissables. Au risque de
simplifier, nous pouvons dire que certaines idéologies se regroupent près d'un
pôle qu'on pourrait appeler « socialisant » alors que d'autres se
retrouvent autour d'un pôle « autonomisant » (Landry
et Robichaud (1985)).
Les idéologies plutôt socialisantes sont les plus communes et
reflètent les buts que poursuivent la plupart des systèmes scolaires en
Occident (Rocher
(1992)). On attribue de nombreux sens au terme socialisation en
sociologie, en anthropologie et en psychologie. Nous lui donnons le sens
originel qu'il a dans la sociologie de l'éducation depuis Durkeim (voir Assogba
(1999)). Selon cette perspective, « le sujet social est façonné par les
structures sociales dans la mesure où celles-ci sont premières
ou antérieures à l'individu » (Assogba (1999,
p. 26)). Il en découle que l'éducation est une « pression exercée sur
l'enfant pour le façonner à l'image de son milieu social » (Assogba (1999,
p. 28)). Les parents, les enseignants et les enseignantes deviennent
« les représentants et les intermédiaires de la société globale »
(p. 28). La socialisation, dans cette perspective déterministe, comporte
« deux catégories d'acteurs sociaux : la génération d'adultes et la
génération de jeunes, c'est-à-dire celle qui n'est pas encore mûre pour la vie
sociale [...]. L'éducation ou la socialisation consiste à ce que la première
génération exerce une action sur la seconde » (p. 30). Pour Durkeim,
l'éducation est la « socialisation méthodique de la jeune génération »
(Durkeim
(1980, p. 51)). Selon Assogba (1999, p. 24), cette
sociologie a tendance à définir la socialisation « comme le processus par
lequel la personne humaine, être individuel et être social, procède à
l'apprentissage des objets, valeurs, manières de faire, de penser et de sentir
propres à ses groupes d'appartenance et à la société plus large ». En
somme, en se socialisant, l'individu intériorise les éléments
socioculturels fondamentaux de son milieu. Encore de nos jours, le système
scolaire est souvent décrit comme ayant pour rôle la transmission
du capital culturel de la société. Il a tendance à favoriser la transmission
des valeurs, des connaissances, des croyances et des coutumes des groupes,
habituellement celles du groupe détenant le pouvoir dans la société, ce qui
contribue à reproduire ou à accroître les inégalités et les iniquités entre les
groupes puissants et les groupes minoritaires marginaux (Bourdieu
et Passeron (1977)). Le but ultime de cette idéologie scolaire est
de socialiser l'individu dans les valeurs sociales dominantes et de l'amener à
contribuer à la société ou à l'État.
Par ailleurs, les critiques de cette idéologie socialisante ont
tendance à lui opposer une idéologie que nous nommons autonomisante.
Celle-ci met l'accent sur le développement de la pensée critique et de
l'autonomie chez l'individu. Elle vise le développement d'une « conscience
critique » (Freire (1983); voir Ferrer
et Allard (2002)) de même que la prise en charge, par les individus
et les groupes opprimés, de leurs destinées individuelles et collectives. C'est
une idéologie libératrice et conscientisante. Plutôt que de viser la
reproduction des valeurs dominantes de la société, elle cherche à conscientiser
les individus et les groupes et même à transformer la société (Kumashiro
(2000)). Strictement parlant, l'autonomisation correspond aussi à
une forme de socialisation mais, cette fois, au sens que donnent à ce terme les
théories interactionistes (Assogba
(1999)). Celles-ci confèrent une intentionalité à l'acteur social et
soutiennent que « les acteurs sociaux, par leurs actions individuelles,
participent à la définition et à la transformation de la société »
(p. 32). Plutôt que de confondre des sens divergents du terme
socialisation, nous préférons garder les termes socialisation et autonomisation
dans le but de mieux faire valoir les oppositions, voire les dichotomies que
nous trouvons dans les théories et les pratiques de l'éducation.
Nous l'avons vu, la dichotomie peut être caricaturale dans ses
effets, même si elle exprime des vérités. C'est lorsque nous considérons le
côté extrême de chaque pôle d'une dichotomie que nous constatons l'importance
d'unir les dimensions contraires en une réalité plus authentique et complète.
Une approche socialisante, poussée à l'extrême, devient totalitaire tandis que
l'anarchisme pourrait être le résultat d'une approche autonomisante extrémiste.
Sur le plan des valeurs, toutefois, la pensée dialectique n'est pas
nécessairement neutre; elle peut accentuer, comme pôle positif de son
continuum, l'une ou l'autre des dimensions contraires unifiées ou elle peut
leur donner des valeurs complémentaires équivalentes. Très souvent, une
idéologie éducative privilégie une dimension en réaction à une autre. Par
exemple, les humanistes (Maslow (1962); Rogers (1969)) et la pédagogie critique
(Freire (1983)) valorisent l'autonomisation en opposition à la force dominante
de la socialisation comme processus de conditionnement et de transmission de
valeurs dominantes. C'est en opposition à une force parfois aliénante que le
rôle libérateur de l'autonomisation peut se concevoir comme force positive.
Mais l'autonomisation peut aussi être décrite comme une force constructive à
partir de ses valeurs inhérentes.
Comme on l'a mentionné dans la description de ses sources
d'influence, la pédagogie actualisante s'inspire du mouvement humaniste qui fut
décrit comme « mouvement de la troisième force » en psychologie en
raison de son opposition au behaviorisme et à la psychanalyse; elle a donc un
côté révolutionnaire, en ce sens qu'elle s'oppose à la pédagogie traditionnelle
qui met l'accent sur la transmission verticale (de haut en bas) des
connaissances et des valeurs, de même qu'à la socialisation déterministe.
Néanmoins, en mettant en relation dialectique les deux pôles d'un continuum (la
socialisation déterministe, d'une part, et l'autonomie anarchiste, d'autre
part), la pédagogie actualisante ne polarise pas et perçoit l'éducation comme
un processus de socialisation-autonomisation. L'individu intériorise
de nombreux éléments socioculturels de son milieu et des valeurs de la société,
mais exerce une pensée critique capable de rejeter certaines valeurs et de
transformer certains contenus culturels. C'est un processus qui socialise la
personne tout en « l'autonomisant » et qui « l'autonomise »
tout en la socialisant. Même si elle valorise le pôle autonomisation, la pédagogie
actualisante reconnaît la dimension socialisation comme facette incontournable
de l'éducation. Elle habilite la personne qui vit un processus de socialisation
à le faire avec un regard critique et un esprit d'ouverture à des valeurs
autres que celles qui ont pu initialement inspirer la culture transmise. La
pédagogie actualisante, en favorisant la dialectique
socialisation-autonomisation, transforme le processus de socialisation; ce
n'est plus une transmission culturelle, mais une socialisation qui se construit
activement par la personne dans une relation éducative fondée sur le dialogue
et la réflexion.
L'approche dialectique n'est pas le seul élément qui distingue la
pédagogie actualisante des autres approches éducatives fondées sur l'unicité de
la personne. Des approches comme celles de l'enseignement individualisé,
l'enseignement personnalisé ou l'enseignement différencié ont en commun la
reconnaissance de l'unicité de la personne et l'objectif d'adapter
l'enseignement aux particularités de la personne. Ces dernières approches,
toutefois, ont tendance à mettre l'accent sur les moyens d'assurer
l'individualisation sans mettre en cause l'objectif de socialisation
sous-jacent. Dans les mots de Tomlinson
(2000), une protagoniste de la pédagogie différenciée : « Le
curriculum nous dit quoi enseigné; la pédagogie différenciée nous dit comment »
(p. 8, en italique dans le texte original, notre traduction). La pédagogie
actualisante a en commun avec ces autres pédagogies la nature individualisante
de l'enseignement. Toutefois, elle y ajoute des éléments complémentaires
(ex. : la coopération, la conscientisation et l'engagement, la
participation et l'autonomie) et met davantage l'accent sur la finalité de
l'action éducative (l'actualisation du potentiel humain) que sur les moyens de
l'individualisation.
La pédagogie actualisante suppose donc un processus dialectique de
socialisation-autonomisation qui reconnaît une multitude de dimensions
complémentaires axées sur l'actualisation du potentiel humain comme finalité de
l'éducation (voir les huit volets décrits dans la section suivante). Un autre
élément de définition de la pédagogie actualisante est sa nature interactive.
Au Canada, il n'est pas rare de trouver dans les programmes des ministères de
l'Éducation des buts visant l'actualisation du plein potentiel humain des
personnes sur les plans physique, cognitif, affectif, spirituel et social.
Toutefois, malgré cette vision large du développement humain et la globalité
des perspectives décrites dans leurs missions éducatives, les systèmes
scolaires peuvent chercher à accentuer l'idéologie socialisante de l'éducation.
Les éducateurs et les éducatrices peuvent être perçus comme les intermédiaires
de la société qui ont pour rôle de favoriser des apprentissages conformes aux
valeurs de la société. À cet aspect de l'éducation, la pédagogie actualisante
ajoute la dimension autonomisation et vise un esprit critique par rapport aux
valeurs sociétales dominantes. Favoriser la globalité du développement humain
n'est pas uniquement le rôle du système éducatif en tant qu'agent de la
première génération qui transmet des savoirs et des valeurs à la deuxième
génération. Ouverte au dialogue intergénérationnel, la pédagogie actualisante
favorise, certes, la socialisation des jeunes par les adultes, mais aussi la
socialisation des adultes par les jeunes de même que la socialisation
intra-génération. Le processus interactif en est donc un de dialogue entre
êtres humains.
La pédagogie actualisante regroupe un nombre important de volets
interdépendants et complémentaires sans pour autant prétendre à l'exhaustivité.
Dans cette dernière section de l'article, nous décrivons brièvement chacun des
huit volets qui sont expliqués plus en détail dans les autres articles du
collectif. Le but est d'illustrer ici la nature multiforme et multisource de
cette pédagogie interactive, qui met en oeuvre diverses approches pouvant
contribuer à l'actualisation du potentiel humain des personnes. L'objectif est
de décrire ces volets selon la perspective adoptée par la Faculté dans sa
mission (FSE (1999)), mais l'auteur reconnaît qu'il en fait sa propre
interprétation et que la description de certains volets peut comporter des
différences par rapport à celle des auteurs des articles illustrant chacun des
volets. Ces huit volets reflètent les éléments que les membres de la Faculté
ont jugé pertinents et utiles pour décrire la pédagogie actualisante au moment
de l'adoption du concept. Une version ultérieure de cette pédagogie pourrait y
ajouter de nouveaux éléments comme elle pourrait aussi en réduire le nombre
pour éviter certaines redondances. Les auteurs à consulter pour plus de détails
sur chacun des volets sont indiqués après chacun des sous-titres.
Reconnaître l'unicité de chaque personne, c'est reconnaître son
droit fondamental à une éducation adaptée à ses besoins, ses aptitudes et ses
particularités. Mais, dans la reconnaissance de cette unicité, la
responsabilité est partagée. Si, d'un côté, le système d'enseignement doit
faire preuve de flexibilité dans l'adaptation des activités éducatives, de
l'autre, la personne apprenante est invitée à se responsabiliser et à se
prendre en charge dans l'actualisation de son potentiel. L'enseignement, alors,
n'est plus un processus de transmission relevant de la responsabilité de la
personne qui enseigne, mais un processus de construction engageant un dialogue
entre un formateur ou une formatrice et une personne qui se forme, se réalise
et s'actualise.
L'élève doit avoir accès à des activités éducatives qui
l'amèneront à la fois à prendre conscience de son unicité et à reconnaître son
potentiel d'autonomie et de prise en charge (Landry
(2002)). Chaque apprenante, chaque apprenant est invité à prendre
conscience de son « autopoïesis », ce pouvoir de se réaliser à partir
de ses propres ressources qui est le propre des êtres vivants (Maturana
et Varela (1987)). Les activités éducatives sont conçues non
seulement pour promouvoir l'apprentissage, mais aussi pour favoriser
l'autodétermination. Pour cela, les activités éducatives doivent développer
chez l'élève des sentiments d'autonomie, de compétence et d'appartenance,
c'est-à-dire les médiateurs de l'autodétermination (Deci
et Flaste (1995); Deci
et Ryan (1985), (2000); Vallerand
(1993); (1997)),
de sorte que la personne devienne progressivement capable de mieux assurer la
prise en charge de l'actualisation de son potentiel. Elle apprend ainsi à se
définir et à se donner un projet de vie.
L'individualisme et la compétition (Johnson et Johnson (1989))
font depuis fort longtemps partie de l'éducation. Ils répondent à des traits
humains bien connus en psychologie sociale : la tendance à la
catégorisation sociale, à la création de stéréotypes et à la discrimination (Bourhis
et Leyens (1994)). C'est le rôle de la pédagogie de l'accueil et de
l'appartenance de développer une culture du respect de la diversité et de la
valorisation des différences comme de favoriser la création d'un climat
d'apprentissage qui met en relief la richesse des divergences de points de vue
et la joie d'apprendre dans un contexte de dialogue.
La personne qui se perçoit comme unique et autodéterminée visera à
actualiser son potentiel dans le cadre du système éducatif si elle a le
sentiment que son unicité y est respectée. Le volet de l'accueil et de l'appartenance
invite les éducateurs et les éducatrices à mettre en oeuvre non seulement une
relation au savoir (voir Michaud
(2002)), mais aussi une relation entre êtres humains qui est propice
au développement d'un sentiment de bien-être et d'appartenance. Le
groupe-classe devient une communauté d'apprenantes et d'apprenants, et toute
l'école se transforme en un milieu de vie stimulant, invitant et valorisant. Le
milieu éducatif présente les caractéristiques d'un espace social qui cultive le
respect de la vie, le respect de la diversité des êtres vivants et des
personnes, l'acceptation inconditionnelle des personnes, la valorisation de
l'interaction humaine et du dialogue, et la passion d'apprendre. La relation
éducative devient avant tout une relation de dialogue entre êtres humains.
Un système éducatif ne peut espérer développer des personnes
autonomes, responsables et engagées en cultivant une pédagogie de la
transmission et de la passivité. Pour former des sujets engagés dans un projet
de société et responsables de l'actualisation de leur potentiel humain,
l'éducation doit elle-même devenir un processus qui favorise la responsabilité
et l'autodétermination. La pédagogie actualisante favorise la participation
active des apprenants et des apprenantes dans la gestion de l'apprentissage (Gravel
et Vienneau (2002)). La gestion participative invite les apprenants
et les apprenantes à faire leurs les objectifs d'apprentissage, à participer au
choix des activités éducatives et à auto-évaluer leur apprentissage. Ils
cessent d'être uniquement des élèves et se font agents de leur formation. Ils
apprennent la métacognition, c'est-à-dire l'habileté à analyser leurs
stratégies d'apprentissage; c'est ce qu'on appelle « apprendre à
apprendre ». Une pédagogie qui favorise la prise de conscience de son
unicité et de son altérité, qui créé un climat d'apprentissage respectueux des
différences et qui invite les élèves à participer à la gestion de leur
apprentissage jette les bases du développement de l'autonomie et de la pensée
critique (voir prochain volet). Tel que nous l'avons déjà mentionné (voir
pédagogie de l'unicité et de la responsabilité), l'autodétermination chez la
personne repose sur la satisfaction des besoins d'autonomie, de compétence et
d'appartenance. De nombreuses recherches rapportées par Deci et Ryan (2000)
démontrent que lorsque les conditions de vie et d'apprentissage favorisent la
satisfaction de ces besoins, la personne développe la confiance, les habiletés,
et la motivation propices au développement continu de l'autodétermination.
Selon une prémisse de la pédagogie actualisante, la personne qui
s'éveille à son unicité découvre en même temps son altérité. La personne qui
prend conscience de son unicité apprend qu'elle est aussi le produit d'un
héritage biologique et culturel. Elle se rend compte qu'elle a des
caractéristiques et des aptitudes particulières et un potentiel
d'autodétermination qui font d'elle une personne capable de prendre en charge
sa destinée (Landry (2002)). Par contre, plus la personne analyse ce qui fait
d'elle un être unique et autonome, plus elle réalise qu'elle est en même temps
le produit de son héritage biologique, culturel et social. Elle est à la fois
elle-même et autre. En prenant conscience qu'elle est façonnée par son héritage
biologique, par son environnement culturel et par ses interactions avec les
autres, elle fait face à son altérité. En d'autres mots, elle prend conscience
de sa condition d'humanitude, comme le dit Albert
Jacquard (1991).
La pédagogie de la conscientisation et de l'engagement, inspirée
de la pédagogie critique (Freire (1983); Kumashiro (2000)) et de l'éducation
dans une perspective planétaire (Ferrer (1997)), amène donc la personne non
seulement à recevoir la culture qui lui est transmise par le système éducatif
et les autres institutions sociales, mais à exercer un regard critique sur les
connaissances, les croyances et les valeurs véhiculées par celle-ci. Cette
pédagogie amène les apprenants et les apprenantes à prendre conscience des
relations qui gouvernent l'existence humaine et, en grande partie, déterminent
non seulement les conditions de vie de l'humanité, mais celles de toute la
biodiversité (voir Ferrer et Allard (2002)). Par la réflexion critique et le
dialogue, les élèves apprennent à se positionner dans leur identité personnelle
et collective. Ils sont invités à découvrir la richesse et la créativité des
différentes cultures du monde, y compris la leur, tout en exerçant un regard
critique sur les valeurs sous-jacentes à celles-ci et sur les conditions de vie
qu'elles créent. Les coutumes et les relations à l'environnement propres aux
humains sont mis en rapport avec les besoins de la nature et de la
biodiversité. Les élèves, citoyens et citoyennes du monde et futurs leaders de
la société en devenir, sont appelés à devenir non pas des produits de la
société, mais des sujets engagés dans l'histoire de l'humanité et dans le défi
du maintien de l'équilibre de leur écosystème. La pédagogie actualisante fait
le pari que le développement de la pensée critique et la mise en oeuvre d'une
culture du dialogue auront pour effet de sensibiliser les apprenants et les
apprenantes à leurs rôles et à leurs responsabilités sociales, et donc, de les
inciter à s'engager dans un projet de société visant la création d'un monde de
paix, de justice et de solidarité.
Le concept de la courbe normale a permis aux psychologues et aux
éducateurs de mieux comprendre la distribution statistique de nombreuses
habiletés humaines; il a contribué à la définition de l'intelligence et à la
mesure des aptitudes. Malheureusement, ce concept statistique a pendant très
longtemps influencé négativement les attentes en matière d'apprentissage,
allant même jusqu'à limiter la confiance dans le potentiel d'apprentissage des
humains (Bloom
(1976)). L'importance accordée à la courbe normale a cultivé le
mythe que seule une petite partie des élèves est capable d'une véritable
maîtrise des apprentissages. À l'opposé, la pédagogie actualisante a comme
prémisse que de nombreux élèves sont capables d'un niveau élevé d'apprentissage
lorsqu'ils y consacrent le temps nécessaire. En d'autres mots, comme l'affirme
Benjamin Bloom (1976), la courbe normale reflète l'apprentissage des élèves
dans deux conditions seulement :
a.
lorsque le
temps consacré à l'apprentissage et l'enseignement est uniforme pour tous les
élèves, et
b.
lorsqu'il
n'y a pas d'enseignement.
Par
contre, lorsque les activités d'apprentissage sont adaptées aux élèves et que
la durée des activités est conforme aux besoins de ceux-ci, un grand nombre
d'élèves sont capables d'atteindre un rendement de niveau supérieur.
La pédagogie de la maîtrise mise sur le processus même de
l'apprentissage. L'évaluation, dans le contexte de cette pédagogie, a pour but
principal non pas la certification des apprentissages, mais leur amélioration.
L'élève participe à un processus d'autoévaluation qui l'invite à investir les
résultats de l'évaluation dans la continuation du processus d'apprentissage.
Aux activités d'enseignement s'ajoutent, au besoin, des activités correctives
ou régulatrices et de renforcement qui viennent appuyer l'élève dans la prise
en charge de son apprentissage. La pédagogie actualisante ne vise donc pas à
uniformiser le temps et les activités d'apprentissage. Elle cherche à investir
l'autonomie de l'apprenant et les ressources collectives du groupe-classe au
service de compétences accrues chez chacun des élèves (Landry
et Richard (2002)). Comme le confirme la recherche (Bloom (1976);
Block et alii (1989)), le niveau de maîtrise des apprentissages
antérieurs détermine davantage le niveau de la compétence en apprentissage
scolaire que ne le font les aptitudes et la motivation. La maîtrise de l'apprentissage
est elle-même mobilisatrice d'énergie et de motivation, et sa mise en oeuvre
diminue la place prépondérante accordée à l'aptitude comme déterminant de
l'apprentissage.
En plus de favoriser la prise en charge par l'apprenant de son
développement personnel et de sa formation, la pédagogie actualisante vise à
bonifier l'expérience de l'apprentissage par la collaboration et l'entraide.
Une culture valorisant les efforts collectifs est plus à même de relever les
défis d'un projet de société visant un monde de paix, de justice et de
solidarité que ne l'est une culture axée sur l'individualisme et la
compétition. La pédagogie actualisante encourage la solution de problèmes en
groupes et le développement des habiletés sociales propices au travail d'équipe
(Gamble
(2002)). Comme le démontre la recherche (Slavin
(1983), (1990); Johnson et Johnson (1989)), l'application de
certaines techniques de l'apprentissage coopératif favorise un meilleur
rendement lorsqu'il combine l'effort collectif et la responsabilité
individuelle. Ce modèle éducatif permet à des groupes d'élèves de faire
l'expérience de la collaboration et de l'interdépendance dans la résolution de
problèmes complexes et de vivre une véritable démocratie participative.
Les recherches sur le sujet soulignent l'importance d'oeuvrer au
développement des habiletés sociales et des dispositions affectives nécessaires
à la coopération avant d'implanter les différentes approches de l'apprentissage
coopératif. De plus, il faut savoir créer l'équilibre entre la coopération et
la responsabilité personnelle. La pédagogie actualisante vise à développer, au
sein de la classe et de l'école, une culture de coopération qui a pour
fondement l'autonomie des individus.
Selon plusieurs chercheurs qui ont fait l'étude du cerveau humain
(Grady
(1984); Sylwester
(1995); Westwater
et Wolfe (2000)), l'apprentissage est favorisé par l'expérience
concrète et par une approche expérientielle à l'enseignement. De grands
penseurs comme Dewey et Piaget l'ont affirmé : c'est en faisant qu'on
apprend le mieux et c'est en explorant à fond le concret que l'abstrait devient
plus compréhensible et mieux ancré. Malheureusement, même à l'école primaire,
les activités d'apprentissage sont souvent livresques et détachées de la
réalité. L'éducation peut s'isoler de la société (Landry
(1985)) ou se détacher de la communauté et de son écosystème (Rasmussen
(2000)).
La pédagogie actualisante a comme postulat que l'apprentissage
scolaire est plus signifiant pour les élèves lorsqu'ils ou elles ont l'occasion
d'analyser des situations concrètes et réelles et lorsqu'ils sont invités à la
réflexion et à la résolution de problèmes (Pruneau
et Lapointe (2002)). Dans ce but, l'intégration des matières
scolaires peut créer des situations d'apprentissage significatives qui
stimulent l'apprentissage de chacune des disciplines (Lowe
(2002)). Les programmes scolaires mettent souvent l'accent sur le
savoir (les connaissances ou le niveau inférieur de la taxonomie cognitive)
alors que l'accentuation du savoir-faire a tendance à se faire dans des
contextes qui ne reflètent pas des situations réelles ou significatives pour
les élèves. En associant la pédagogie intégrative et réflexive à d'autres
volets, telle la pédagogie de la conscientisation, la pédagogie actualisante
permet le développement des autres dimensions du savoir, dont le savoir-être,
le savoir-devenir et le savoir vivre ensemble (voir aussi Delors
(1996)).
À travers le dialogue, la confrontation des idées et la résolution
de problèmes, cette pédagogie développe le sens critique et l'esprit de
recherche qui favorisent la connaissance de soi, l'ouverture aux autres et une
meilleure compréhension du monde (Faculté des sciences de l'éducation (1999,
p. 14)).
Ce dernier volet de la pédagogie actualisante ferme un peu la
boucle en nous ramenant à la pédagogie de l'unicité. La pédagogie actualisante
reconnaît non seulement le caractère unique de chaque apprenant ou apprenante,
mais aussi le droit de chaque individu d'être scolarisé dans le milieu éducatif
le plus inclusif possible. La pédagogie de l'inclusion s'inscrit dans la
continuation des mouvements de la normalisation (Wolfensberger (1972)) et de
l'intégration scolaire (ex. : Goupil et Boutin (1983); Kersner
Lipsky et Gartner (1989)), qui favorisent « l'intégration
optimale de l'élève en difficulté d'apprentissage ou d'adaptation au sein de la
classe ordinaire » (FSE (1999, p. 14)). Selon cette philosophie
inclusive de l'éducation, chaque élève a le droit d'apprendre et d'actualiser
son potentiel, et chacun doit pouvoir bénéficier des ressources et des milieux
d'apprentissage qui sont les plus propices à favoriser son développement
intégral comme personne (voir Vienneau
(2002)). Même si les besoins particuliers de l'élève peuvent exiger
des mesures exceptionnelles et des déplacements à l'extérieur de la classe
ordinaire, la philosophie de base est avant tout inclusive. L'élève doit
pouvoir profiter au maximum de contacts réguliers avec les autres élèves et
être membre à part entière de l'école. Autant pour les élèves à besoins
particuliers que pour l'ensemble des élèves, le contact avec la diversité et la
différence contribue à une meilleure compréhension de la complexité de la
condition humaine et s'avère une source de solidarité entre les personnes.
La pédagogie actualisante compte un nombre de volets éducatifs qui
réunissent différentes orientations pédagogiques complémentaires, de sorte à
créer une synergie d'effets qui contribuent à l'actualisation du potentiel
humain. Cette synergie est le résultat d'une dynamique dialectique qui unit
deux forces en opposition, mais complémentaires: l'une qui accentue la
transmission du capital culturel humain; et l'autre qui vise l'autonomisation
ou l'action réflexive critique, et qui permet la prise en charge d'un projet de
vie.
Aux éléments socialisants de l'activité éducative en tant que
processus de transmission culturelle, la pédagogie actualisante ajoute, en
opposition dialectique, l'action éducative qui libère, responsabilise et rend
l'élève autonome. Celui-ci, tout en apprenant à intégrer sa culture et à
apprécier cet héritage qui lui est transmis, développe aussi son autonomie,
c'est-à-dire d'une part, l'habileté à porter un regard critique sur les idées
et les valeurs émises par sa culture et d'autre part, à prendre en charge sa
propre destinée (FSE (1999, pp. 14-15)).
En guise de conclusion, nous ajoutons d'autres éléments qui
viennent confirmer la pertinence de percevoir la pédagogie actualisante dans la
perspective dialectique socialisation / autonomisation. Ceux-ci sont
illustrés de façon schématique à la Figure 1. Plusieurs
aspects de la dynamique de socialisation / autonomisation
sous-tendent la pédagogie actualisante. D'une part, l'éducation est un
sous-système de la société qui a comme premier objectif la transmission
culturelle (Rocher (1992); Lapierre
(1977)). D'autre part, quelle que soit l'idéologie éducative
privilégiée, le processus enseignement / apprentissage ne peut pas
court-circuiter l'individu (Landry et Robichaud (1985)). L'individu peut
apprendre en groupe, avec le groupe ou sans le groupe, mais ce sont toujours
des individus qui vivent et qui intègrent les expériences d'apprentissage.
L'expérience d'apprentissage, même si elle est grandement favorisée par les
contacts avec d'autres humains, est toujours une action de représentation et
d'intériorisation de l'expérience, laquelle est individuelle, personnelle et
idiosyncrasique. En d'autres mots, même si on la voudrait plus simple, la
réalité éducative doit intégrer la vision de la société et la perspective de
l'individu. Si l'enseignement est une action sociale, l'apprentissage reste une
action personnelle. Chez la personne éduquée, ces deux perspectives deviennent
réciproques.
|
Société |
|
Individu |
|
Enseignement |
|
Apprentissage |
|
Socialisation |
|
Autonomisation |
|
Altérité (les autres) |
|
Unicité (moi) |
|
Projet de société |
|
Projet de vie |
|
Héritage biologique et culturel |
|
Individualité |
|
Normes sociales |
|
Liberté personnelle |
|
Droits |
|
Responsabilités |
|
Coopération |
|
Individualisme |
En tant qu'action d'une institution sociale, d'un sous-système de
la société, l'enseignement n'échappe pas aux normes, aux valeurs, aux
traditions, aux coutumes et aux connaissances du groupe social qui gère le
système éducatif. Dans le monde occidental, le discours de l'école socialisante
est surtout d'inspiration libérale et respecte les choix individuels et la
liberté d'expression, mais le but sous-jacent semble être de promouvoir la
participation aux institutions sociales et la reproduction des valeurs de la
société. Selon ce discours, pour réussir la perspective socialisation, il faut
que l'élève trouve le moyen de faire siennes les normes et les valeurs qui lui
permettront de jouer un rôle social et de contribuer à la société. Au rôle
social promu par le discours de la socialisation, la pédagogie actualisante
oppose un discours d'autonomisation : celui de l'actualisation du
potentiel humain des personnes, du développement de la pensée critique et de
l'affirmation personnelle. Elle appelle chaque individu à trouver son unicité
comme personne et à prendre en charge un projet de vie. La dialectique projet
de vie / projet de société amène chaque élève à découvrir à la fois
ce qu'il a d'unique comme personne et ce qu'il a de commun avec les autres. Son
unicité affronte son altérité. L'élève découvre que s'il a une individualité,
il partage aussi un héritage biologique et culturel avec l'humanité et le reste
du monde vivant (Landry (2002)). Comment les normes sociales peuvent-elles
coexister avec la liberté personnelle des individus ? La société peut-elle
conférer des droits et omettre les responsabilités ? Voilà des questions
que l'élève est amené à se poser lorsqu'il est invité à situer son projet de
vie dans le cadre d'un projet de société.
La dialectique socialisation - autonomisation crée une
nouvelle synthèse. L'éducation n'est pas une « socialisation méthodique de
la jeune génération » à la Durkeim, imposée du haut vers le bas, de la
société vers l'individu. Elle n'est pas non plus une recherche de l'autonomie à
l'extérieur des cadres de la société comme le voulait Rousseau pour son enfant
fictif, Émile. La nouvelle synthèse se veut une socialisation
autonomisante ou une autonomisation socialisante. La recherche de l'autonomie
se fait dans le cadre d'un engagement social alors que les valeurs de la
société sont transmises par l'intermédiaire d'une conscience critique.
La dialectique de la pédagogie actualisante se résume à un
dialogue démocratique. La réflexion critique, le partage d'expériences
personnelles, les débats d'opinions, la résolution de problèmes en groupes, la
recherche de consensus, le respect des différences, la comparaison des
conditions de vie, l'esprit scientifique, l'acceptation du doute sont de
multiples facettes de ce dialogue. Fondée sur la conscience critique,
l'autonomisation des personnes contribue à libérer celles-ci des idéologies
aliénantes pour favoriser la construction d'une idéologie consciente, fondée
sur le respect des droits individuels et collectifs. La personne autonome
participe à un projet collectif de socialisation, une socialisation qui n'est
plus transmise, mais construite. Le développement d'une conscience critique
(voir Ferrer et Allard (2002)) contribue aussi bien à l'action en société qu'à
l'action sur la société. Le tout laisse espérer une véritable transformation de
la société.