" Le succès de la dictée a été immense et est toujours immense", écrivait Jean GUION en 1973

Apprendre l'orthographe ?

 

" Le succès de la dictée a été immense et est toujours immense", écrivait Jean GUION en 1973[1]. "Pourtant il a été prouvé que des enfants qui ne font jamais de dictées sont aussi bons en orthographe que ceux qui en font beaucoup"

 

Mais "la dictée ne va jamais seule. Elle est toujours l'occasion de découvrir ou d'appliquer des règles… Que sont ces règles ? Sont-elles utiles ?"

"Le psychologue répond qu'un enfant ne peut guère utiliser des règles avant l'âge de 11 ans environ. A l'école primaire, les règles ne seraient donc pas de son âge." Interrogeons donc le linguiste : " Les règles d'orthographe ? Quelques-unes sont exactes, un grand nombre de celles qu'on trouve dans les manuels sont fausses…" Fausses en ce sens quelles souffrent toutes d'un certain nombre d'exceptions qui sont même parfois en nombre certains. Cela est vrai des fameuses règles de grammaire ; c'est encore plus vrai pour ce qui est de l'orthographe dit d'usage. Jean GUION a fait le décompte des exceptions aux règles proposées par un manuel : les pourcentages varient de 32 à …92 % !!!

Sa conclusion : "si votre enfant a des difficultés en orthographe, il vaut mieux ne pas en rajouter en faisant un usage inconsidéré des règles d'orthographe !"

 

S'appuyant sur les études qui ont été faites des fréquences d'apparition des mots dans la langue écrite, Jean GUION imagine un enfant qui voudrait apprendre l'orthographe avec des dictées et uniquement avec des dictées du niveau B.E.P.C., un enfant très doué à qui il suffirait de voir un mot une seule fois pour savoir ensuite l'écrire sans erreurs, et posons qu'il lui faut ainsi mémoriser l'orthographe (d'usage) de 8 000 mots. S'il profite de ses vacances pour se reposer, il lui faudra entre 21 et 29 ans pour apprendre à écrire sans erreurs ces 8000 mots !

 

Il faudrait citer tout ce petit livre ! mais concluons : les règles sont inutiles voire dangereuses ; les dictées inefficaces ; comment donc aider les enfants à acquérir une orthographe acceptable ?

 

S'agissant de l'usage, il est évident que notre langue est si pleine de chausses-trappes qu'on ne peut se fier à l'oreille ! La vue est essentielle : plus un mot a été rencontré, plus sa bonne graphie a de chances de s'imprimer dans notre mémoire. La première chose que l'on peut souhaiter est que les enfants sachent orthographier correctement les mots qu'ils emploient (il n'est pas rare de rencontrer aussi bien dans les textes d'auteurs que dans les dictées, des mots qu'ils n'auront peut-être plus l'occasion de lire et encore moins d'écrire de toute leur vie !). Or tous les enfants n'ont pas – et de loin – les mêmes facilités pour mémoriser l'orthographe des mots. Ceux dont on dit qu'ils ont une orthographe "naturelle" sont ceux dont la mémoire visuelle est la plus performante. Jouent aussi les liaisons qui existent dans l'esprit de chacun entre les différents mots que l'on connaît : quelques études réalisées sur le langage des enfants de maternelle et des premières classes primaires, m'ont montré qu'il y avait une forte corrélation entre la richesse des liens entre les mots et la richesse du langage. Si certains enfants établissent spontanément des liens entre les mots qu'ils connaissent, d'autres ont une certaine tendance à isoler chaque mot dans une case sans le raccrocher à un réseau (sémantique, orthographique, linguistique, etc.).

 

Voici donc un "truc" imaginé il y a plus de 40 ans par un Instituteur de Haute Saône, Bernardin, que les anciens de l'I.C.E.M. ont bien connu (il a notamment réalisé de nombreuses B.T.). J'ai utilisé ce "truc" au cours des dernières années où j'ai exercé comme Instituteur dans un village d'Alsace, dans une classe "Freinet" où nous pratiquions aussi la mise au point de textes libres 4 matins par semaine. Les progrès de mes élèves furent si spectaculaires sur une année que notre classe se vit attribuer un prix de l'Alliance Française…

 

Concrètement :

Chaque enfant a un cahier de 50 pages environ dont il numérote les lignes : 1, 2, 3, 4, etc.

A tout moment de la journée, un enfant ou le maître peut suggérer que l'on écrive un mot ou une expression dans ce cahier. Un impératif : dans chaque ligne du cahier, tous les enfants doivent placer les mêmes contenus.

 

Bien sûr, les noms sont accompagnés d'un article, les adjectifs qualificatifs d'un nom masculin et d'un nom féminin, les verbes sont à l'infinitif… Mais aussi on reliera souvent un mot à d'autres (par exemple, des mots présentant une même particularité orthographique, ou de la même famille, ou encore des synonymes, des contraires, des homonymes, etc. ) Cela devient vite un jeu auquel les enfants prendront goût. Certains mots seront aussi placés dans une expression courante… Il va sans dire que le maître s'assure que tous les mots ainsi écrits sont copiés de façon lisible et sans erreur.

 

Le cahier se remplit progressivement : après trois ou quatre jours, il comporte déjà 15 ou 20 lignes. Comment l'utiliser ?

 

Pour chaque matin, les enfants apprennent les lignes dont le numéro se termine par le même chiffre que le quantième du jour. Supposons que l'on mette ce cahier en route le 5 d'un mois et que, le 8 il contienne 12 lignes. Pour le 8, les enfants apprendront donc à écrire correctement la ligne 8. Le 18 si on a garni 25 lignes du cahier, ils apprendront les lignes 8, et 18. Le 28, on peut penser qu'ils apprendront les lignes 8, 18, 28 et peut-être 38. On voit donc qu'il y a un rythme qui s'établit et fait revenir les mêmes mots tous les 10 jours.

 

On n'a pas intérêt à "bourrer" ce cahier : 2 à 3 lignes ajoutées chaque jour peuvent être un maximum. "chi va piano va sano et lontano ! " Il faut savoir s'adapter à chaque classe.

 

Autre règle : le cahier ne doit pas compter plus de 50 lignes "valides" ; autrement dit, les enfants n'auront jamais plus de 5 lignes à mémoriser pour un jour donné. Cela signifie que lorsqu'on "garnit" la ligne 51, on raye la ligne 1, et ainsi de suite. On peut supposer, en effet, que lorsqu'une ligne a été apprise au moins 2 à 3 fois au cours d'un mois, l'orthographe de ses mots a de bonnes chances d'être fixée. Ce qui n'empêche par, par la suite, de récrire un mot qui s'avèrerait encore mal connu. Du reste, par le jeu des liaisons entre mots, il y a de fortes chances que certains mots apparaissent à plusieurs endroits du cahier.

 

Dans ma classe, le contrôle se faisait par autodictée, chaque matin, pendant que le texte libre choisi était copié au tableau par son auteur. Sur un mur de la classe, un tableau était affiché, comportant une rangée de petits carrés en face de chaque nom d'enfant. Selon le résultat de son autodictée, chaque enfant allait colorier chaque matin une case en face de son nom : vert s'il n'avait fait aucune erreur, oranger s'il avait fait une ou deux erreurs, rouge à partir de 3 erreurs. Cet exercice permettait à chaque enfant, même aux plus "faibles", de visualiser ses succès : les carrés rouges étaient rares, les verts de loin les plus nombreux.

 

Ce n'est là qu'un truc, bien sûr. Son efficacité tiendra à la régularité, mais aussi à l'ambiance dans laquelle il sera utilisé.



[1] Jean Guion, Nos enfants et l'orthographe, édition Le Centurion, collection Parents et enfants, 1973 – Toutes les citations qui suivent sont extraites de ce petit ouvrage que tous les enseignants et tous les parents gagneraient à lire … et à méditer.

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