LA MACHINE-ECOLE
Entretiens de Philippe MEIRIEU avec Stéphanie LE BARS
A paraître le 5 septembre aux éditions GALLIMARD - Folio
Ces extraits de l'ouvrage ne prétendent pas en donner un résumé mais inciter à la lecture d'un ouvrage riche en informations et en idées.
N.B. : les
citations extraites du livre sont en italique.
Cet ouvrage est le fruit des entretiens qu'ont eu Philippe Meirieu et Stéphanie Le Bars entre octobre 2000 et avril 2001. Il s'articule en cinq grandes parties :
1. Itinéraire d'un pédagogue égaré en politique.
2. La consultation sur les Lycées (1998) ou les balbutiements d'une démarche démocratique sur l'école.
3. Les "Intellectuels" et l'école.
4. Réforme et contre-réforme
5. Les acteurs de l'école à la recherche de leur rôle.
P.M. commence par retracer son itinéraire personnel :
"catho de gauche" engagé, il vit néanmoins Mai 68 comme un moment fort, "comme le signe de l’avènement possible d’une “ grande école ” où chacun, quels que soient son âge et son statut, pourrait accéder à tous les savoirs et discuter de tout ce qui le concerne de plain-pied avec ses semblables". Il débute dans l'enseignement en 1969 comme professeur de français et de philosophie ; il croit "fermement, comme beaucoup d’autres, que l’on devait “ changer le monde ” et substituer à l’arrivisme individualiste de la “ société bourgeoise ”, la fraternité, la solidarité, la création collective qui nous permettraient de bâtir un “ monde nouveau ”. J’étais convaincu qu’il fallait remettre en cause la soumission aux pouvoirs en place en s’attaquant à l’une de ses principales racines, l’éducation."
Il fait partie de ces "quelques hurluberlus… qui cherchent à
faire passer dans l'école "le souffle de 68."…. je pratiquais une pédagogie que je voulais
“ non-directive ”, inventant, au jour le jour, des activités
nouvelles : travaux de groupes, exposés, improvisations théâtrales,
ateliers d’écriture, élaboration d’un journal, enquêtes, réalisation de films,
etc.
Au début des années 70, "la possibilité (donnée aux
établissements secondaires par une circulaire Fontanet) de consacrer dix
pour cent du temps scolaire à des activités socio-éducatives, culturelles,
pluridisciplinaires" ouvre une nouvelle perspective. "Avec
quelques collègues et un groupe d’élèves militants, nous avons construit, dans
ce cadre, des opérations assez extraordinaires, regroupant, sur un thème donné,
une semaine par trimestre, une multitude d’activités parmi lesquelles chacun
composait son menu. Le lycée devenait alors une véritable ruche, grouillante
d’ateliers de toutes sortes animés par des professionnels, des artistes, des
journalistes, des élèves… et quelques enseignants." Mais bientôt, il
apparaît que "dans ces enclaves libertaires, seuls les mieux armés
tiraient, finalement, leur épingle du jeu : ceux qui maîtrisaient déjà le
langage, ceux qui avaient bénéficié d’un environnement familial et
socioculturel favorable… ceux que, de toutes façons, on aurait retrouvé dans le
club photo ou l’atelier de théâtre de la MJC du quartier. Pendant ce temps, les
autres, un peu éberlués, restaient au bord du chemin et la raffinerie scolaire
continuait à fonctionner selon les schémas les plus sélectifs[1]."
D'où "un virage à cent quatre-vingts degrés à la fin des années
70 :… nous nous sommes rabattus sur ce que l’on nommait alors “ la
pédagogie par objectifs ”. Plutôt que de faire la révolution, nous
préférons alors garantir au plus grand nombre d’élèves des acquisitions
précises, identifiées. Cela nous apparaissait, alors, comme le moyen le plus
efficace pour lutter contre la reproduction des inégalités sociales à l’école.
Nous sommes passés ainsi, très vite, d’une conception romantique à une conception
didactique de la révolution scolaire, d’une pédagogie maximaliste et subversive
à une pédagogie minimaliste et instrumentale. Après “ Changeons le monde
ensemble, camarades ! ”, ce fut : “ Garantissons que chaque
élève saura, à la fin de la sixième, construire, en quinze minutes, un
paragraphe de huit lignes et de quatre phrases correctement orthographiées,
alternant un discours narratif au passé simple et un discours descriptif à
l’imparfait. ” ”. De “ gauchistes échevelés ”, nous étions
devenus des “ didacticiens bornés ” ! Deux postures que les
“ anti-pédagos ” nous ont également reprochées
Ce qui va amener P.M. à choisir d'aller travailler dans un lycée
expérimental (1977) "Même si mon départ vers ce type d’établissement
signait, d’une certaine façon, un constat d’échec par rapport au système
traditionnel, il va être déterminant pour la suite de mon engagement. D’une
part, parce que, dans les conditions particulières de ce collège, avec une
équipe d’enseignants fortement mobilisés, je vais pouvoir valider ce qui était
déjà mon hypothèse de recherche privilégiée, la pédagogie différenciée :
je pus observer que la diversité des méthodes, des approches, des modes de
regroupement des élèves multipliait leurs chances de réussite. D’autre part, ce
fut, pour moi, l’occasion d’entrer en contact avec des universitaires ;
l’un d’entre eux me suggéra, un jour, de préparer une thèse pour faire la
théorie de mes pratiques. Je soutins cette thèse en 1983 : une des parties
essentielles de celle-ci s’intitulait “ Pour une école plurielle ” et
développait l’idée que le pari de la réussite de tous pendant la scolarité
obligatoire supposait, pour être tenu, un assouplissement des cursus, une
différenciation des méthodes, un suivi individualisé de chacun. Pour que tous
les élèves atteignent les objectifs du collège et qu’aucun ne soit laissé au
bord du chemin, il fallait différencier la pédagogie."
Mais "l’idée qu’il faille “ adapter ” les méthodes
d’enseignement aux “ personnalités ” des élèves n’est ni une idée
neuve ni une idée univoque". "…… "En “ cherchant à
prendre en compte la diversité des publics ”, à “ promouvoir la
diversité des intelligences ”, on a pu, d’un côté, favoriser la
constitution de filières ségrégatives constituées sur les capacités ou les
goûts des élèves, qui reproduisent presque systématiquement les clivages
sociaux, ou, au contraire, organiser des classes hétérogènes, avec des
regroupements ponctuels et un meilleur suivi des élèves, afin de garantir à
tous la maîtrise d’objectifs communs. Et l’on voit bien, par exemple, que la
manière de traiter cette question peut ou non justifier l’abandon du
“ collège unique ” : faut-il orienter vers des classes
professionnelles, dès la fin de cinquième ou de quatrième, les élèves
“ difficiles ” dont on suppose que leur échec en mathématiques et en
anglais est le signe de compétences dans un domaine plus
“ manuel ” ? Ou bien, au contraire, faut-il, dans le cadre d’une
“ pédagogie différenciée ouverte ” et dans des classes hétérogènes,
chercher des moyens pour les mobiliser sur les savoirs abstraits nécessaires à
leur formation, quitte à s’appuyer provisoirement sur les intérêts immédiats
qu’ils manifestent ? Nous ne sommes pas très loin, ici, des questions qui
ont opposé Jean-Luc Mélenchon et Jack Lang lors de la récente réforme du
collège !"
Devenu Professeur d'Université, P.M. sera bientôt "une sorte
d'auteur officiel dont les ouvrages étaient prescrits aussi bien en
formation initiale qu’en formation continue des enseignants". Il va
être appelé comme "expert" dans diverses commissions officielles,
jusqu'à ce que, d'une certaine façon, son engagement aux côtés de Claude
Allègre sonne le glas de sa reconnaissance scientifique par ses collègues.
" Mon compagnonnage avec Claude Allègre - dont je n’ai jamais été
officiellement le “ conseiller ”, contrairement à ce que la presse a
souvent dit - a été une étape importante. Auparavant j’étais un expert
marginal, un spécialiste de dossiers techniques qui n’apparaissait pas sur la
scène du politique. Sollicité par le ministre quelques semaines après son
arrivée, il m’a semblé qu’il y avait une opportunité à saisir. La gauche venait
de revenir aux affaires, une sorte d’état de grâce planait qui ouvrait des
possibles. Claude Allègre représentait, pour moi, une chance : ce n’était
pas un politicien ; son non-conformisme permettait de poser des questions
sous un angle nouveau et il incarnait à mes yeux une vraie volonté d’améliorer
le service public d’éducation."
"Avec, peut-être, une très grande naïveté, j’ai
persisté à penser que l’on allait pouvoir faire bouger des choses à grande
échelle, passer du bricolage marginal auquel j’avais été contraint pendant des
années à l’institutionnalisation de certaines de mes convictions. Le tout
soutenu par un Premier ministre dont on pouvait penser qu’il allait faire de
l’éducation l’un de ses grands chantiers."
P.M. est chargé de diriger la grande consultation des Lycéens et de
leurs professeurs en 1998. Il retrace les différents moments de ce qui fut un
travail d'équipe gigantesque dont le but était avant tout de susciter la
réflexion et la recherche de solutions collectives et non pas simplement de
"sonder l'opinion" (un échantillon aurait suffit, dans ce dernier
cas).
"Cette consultation
a mis en évidence l’existence de deux manières radicalement différentes de
penser les finalités de l’école." Régis
Debray résume la première lorsqu'il déclare " En dernier
ressort, le maître ne se doit qu’à la logique interne de sa discipline ” A quoi P.M. rétorque : "le
maître se doit, à travers la logique interne de sa discipline, de promouvoir un
projet de société dont il n’est pas propriétaire et dont la définition
appartient au peuple souverain."
Dans un article paru dans
Libération le 12 mars 1998, P.M. précise la stratégie qui lui semblait adaptée
pour…
Redéfinir
démocratiquement les finalités de l’école de la République
“ Il est absolument incompatible
avec la fonction de l’école d’en subordonner l’organisation à des sondages
d’opinion et d’en juger l’efficacité à la seule satisfaction de ses usagers. Sa
référence doit rester extérieure à l’ordre du marché social et
économique ; c’est la condition même de son existence et de sa pérennité.
(…) La consultation sur les lycées n’est nullement une opération visant à détruire
l’école de la République, elle est le moyen de remobiliser tous les acteurs
pour qu’ils se redonnent ensemble des finalités scolaires claires qui
contribuent précisément à faire barrage aux exigences du marché. Certes, et
c’est le lot de toutes les démocraties, il faut commencer par faire remonter
toutes les demandes et pas seulement celles des élèves mais aussi celles des
enseignants, des parents d’élèves, des partenaires économiques, des
associations de spécialistes et des chercheurs. Mais il n’a jamais été question
de s’arrêter là : nous savons bien que la somme de toutes ces demandes ne
fera pas un projet cohérent, qu’il y aura nécessairement un saut qualitatif
entre les opinions personnelles et collectives, les intérêts de tel ou tel
groupe et la définition d’une finalité qui les transcende et leur donne sens en
même temps. La chose n’est pas facile. Elle est engagée actuellement (…). Elle
se poursuivra à travers les consultations que le ministre engagera avant le
débat au Parlement qu’il a annoncé. C’est une véritable démarche politique qui
est engagée : partir des personnes telles qu’elles sont, tenaillées par
leurs inquiétudes et cherchant naturellement à obtenir satisfaction sur leurs
intérêts spécifiques, les confronter, les accompagner, les faire travailler
ensemble pour qu’elles découvrent les contradictions inévitables, apprennent à
sortir du calcul à court terme et accèdent à une pensée cohérente de finalités
communes. ”
Cette consultation a mis en évidence des problèmes cruciaux auxquels se
heurtaient les Lycéens : par exemple, " l’importance des difficultés
des élèves dans la gestion de leur travail personnel, leur sentiment
d’injustice devant la nécessité, pour réussir au lycée, de recourir au marché
privé du soutien scolaire." La presse a surtout mis l'accent sur ces
éléments, ce qui a pu faire penser à un "détournement de
questionnaire". Pourtant, "au final, le cœur de notre rapport
reprendra principalement les réflexions concernant l’organisation du lycée et
du travail des élèves : travaux dirigés obligatoires, sous la
responsabilité des enseignants, pour l’apprentissage de tous les types
d’exercices scolaires (dissertation, compte-rendu d’expérience, commentaire de
texte ou de carte, exposé oral, fiche de lecture, etc.) ; accompagnement
personnalisé de chaque élève en difficulté ; entraide entre élèves
systématisée ; mise en place de permanences d’aide individualisée
librement accessibles et où les élèves devaient pouvoir solliciter une
explication ou un conseil d’un autre professeur que le leur ; ouverture
beaucoup plus large, avec des adultes disponibles, des salles d’informatique,
de documentation et de sport, etc. … Or, de telles propositions entraînaient
inévitablement une redéfinition assez radicale du “ service enseignant ”.
Et c'est là que le Ministre, sans doute sous la pression du cabinet du premier
Ministre, a reculé. "Nous avions pensé que l’école n’appartenait pas
aux enseignants mais à la Nation… Nous constatons alors que la démarche
démocratique commence à dérailler."
"Cette histoire est emblématique et, de
différentes manières, s’est reproduite bien des fois : le pédagogue, qu’il
soit anarchiste ou non, est un “ enflammé ”, radical, et qui ne
tolère aucun compromis. Il pense et veut agir a maxima. Il ne supporte pas
l’exclusion, l’assujettissement, la discipline imposée arbitrairement, la
répétition stupide… Pour le pouvoir politique, il peut donc être l’allié d’un
moment, quand on a besoin de lui pour faire avancer la machine. Mais il devient
presque toujours, à un moment ou à un autre, un allié encombrant, trop excessif
et qui manque du plus élémentaire “ réalisme ”. Il est, selon la
conjoncture politique, un point d’appui pour soulever quelques pesanteurs ou
une écharde dans le pied dont on voudrait bien se débarrasser."
P.M. avoue avoir laissé des plumes dans cette aventure : " je
n’avais jamais reçu de véritable formation politique et j’ai découvert ce monde
avec beaucoup de naïveté. Un homme politique sait parfaitement que, quoi qu’il
fasse, il sera détesté par une partie de ses concitoyens et, même si cela est
toujours un peu douloureux pour lui, il y est préparé. Pour ma part, je n’avais
pas mesuré les risques, je n’avais pas soupçonné la violence des conflits qui
allaient apparaître et je n’avais pas imaginé le caractère passionnel de ces
conflits." Malgré tout, il ne semble pas regretter son engagement.
Dans la troisième partie de ces entretiens, P.M. retrace l'histoire mouvementée des rapports
entre les "intellectuels" et l'Ecole. La pédagogie y a toujours été,
au mieux, objet de moqueries, au pire, accusée de tous les maux. "Et
c’est ce qui explique pourquoi, si la République a réussi, à force de réformes
institutionnelles, à démocratiser l’accès à l’école, elle a échoué à
démocratiser la réussite dans l’école. Car la pédagogie n’est pas seulement une
“ utopie de référence ”, elle est aussi – et indissociablement – un
formidable réservoir d’outils, de méthodes, de dispositifs pour permettre la
construction d’un espace social où la transmission soit possible ; elle
cherche inlassablement à aider les enseignants à mobiliser les élèves sur la
culture et à accompagner chacun d’eux dans son accès aux savoirs. En se privant
de toute cette réflexion, l’École de la République s’est condamnée à une
démocratisation purement formelle."
Alain Savary, en faisant appel à Louis Legrand, avait tenté de faire
prendre en compte la dimension pédagogique dans sa réforme des Collèges :
"s’inspirant du rapport Legrand[2],
Alain Savary va … proposer une stratégie de réforme originale : il prône
la “ contagion ” en s’appuyant, dans un premier temps, sur les
établissements volontaires pour mettre en œuvre la notion de
“ projet ”, chère à la “ deuxième gauche ”[3].
En revanche, le ministre va reculer sur ce qui, selon moi, était le levier
essentiel pour faire évoluer le collège : la modification des missions
assignées aux enseignants et la redéfinition de leur temps de service. À
l’époque, les syndicats sont omniprésents dans l’entourage du ministre. Avant
la publication officielle de son rapport, une note confidentielle de Louis
Legrand à Alain Savary va être mystérieusement rendue publique. Le SNES
organise alors la riposte. Le puissant syndicat du second degré rejette sans
appel l’hypothèse d’un changement d’approche du métier enseignant, en
particulier l’introduction officielle du tutorat, du suivi des élèves et du
travail en équipe. Louis Legrand proposait un service des professeurs redéfini
indépendamment des grades et des diplômes, comportant seize heures de cours,
trois heures de tutorat pour les élèves et trois heures de concertation. C’est
le tollé ! Un journal syndical titre : “ Tous tuteurs, tous
curés ! Non ! ” Les discussions sont closes avant même qu’elles
aient pu réellement s’engager. Et ce scénario se reproduira maintes fois…
P.M. propose de réserver le terme de réforme " à des césures importantes qui modifient le projet
de l’institution et, par là même, le type d’hommes qu’elle forme et de société
qu’elle prépare. Il y a vraiment “ réforme ” quand des modifications
sont introduites au niveau des principes…", tandis que les
modifications qui visent à améliorer l'efficacité sans toucher aux principes
fondateurs sont des progrès et celles qui visent à donner à l'école les
moyens de ses ambitions sont de l'ordre de la modernisation. Or l'Ecole
d'aujourd'hui nécessite une vraie réforme :
"…le choix n’est pas entre “ le statu quo ” et
“ la Réforme ”, encore moins entre, d’une part, “ l’École
traditionnelle, exigeante sur les savoirs et centrée sur les contenus
disciplinaires ” et, d’autre part, “ une école qui s’abîmerait dans
l’admiration béate des enfants-rois, ayant abdiqué toute véritable exigence
intellectuelle pour se réduire à une vague animation socioculturelle ”. Le
choix est entre une politique du laisser-faire qui, avec quelques ravalements
de façade, laisse fonctionner la “ raffinerie scolaire ” traditionnelle
et une école qui prend au sérieux la démocratisation de l’accès aux savoirs et
s’en donne les moyens.
Il s’agit, en réalité, de savoir si on veut ou non
maîtriser politiquement l’évolution de l’institution scolaire. Ne rien faire
n’empêchera pas cette évolution… Au contraire, cela laissera l’École se diriger
vers un système “ à l’américaine ” : les parents, ayant le
sentiment d’avoir été trompés, développeront des stratégies individuelles de
fuite des établissements publics ; entre ces derniers, les hiérarchies se
renforceront et le parascolaire sous toutes ses formes (manuels, officines de
soutien, sites Internet) viendra exploiter l’angoisse des familles. Le choix
est là : entre cette “ réforme ” libérale, déjà très engagée, et
une autre réforme qui s’efforce de promouvoir la qualité du service public et
de prendre au sérieux l’exigence de démocratisation."
Pourtant la réforme, toujours invoquée n'est jamais au rendez-vous, et
cela malgré "une avalanche de rapports made in rue de Grenelle".
"Et nous touchons sans doute là un point fondamental : s’il est si
difficile de réformer l’École, particulièrement aujourd’hui, c’est parce que
c’est, par excellence, l’institution qui touche, tout à la fois, à ce que
chaque Français a de plus intime (l’avenir de ses propres enfants) et à la
question du “ bien commun ” dans ce qu’elle a de plus collectif et
général (puisqu’il s’agit de l’avenir de la nation tout entière..). D’où une
vraie difficulté politique : pour qu’une réforme s’impose, il faut, tout à
la fois, qu’elle dessine un projet collectif ambitieux et que chaque citoyen
“ s’y retrouve ”……(Or) chacun cherche … à tirer son épingle du
jeu le moins mal possible, quitte à enfreindre les règles imposées, à déroger à
la carte scolaire, à faire pression sur les chefs d’établissements pour que son
fils ou sa fille soient dans une classe où ils évitent les mauvaises
fréquentations, quitte à faire appel à l’enseignement privé si l’on en a les
moyens. C’est ce que j’appelle “ la crise de l’intérêt général éducatif ”
et qui se traduit par l’extraordinaire difficulté des politiques à s’engager
dans un domaine qui leur apparaît extrêmement dangereux… Faire du sur place en
se contentant de colmater quelques brèches ici où là est donc une tentation
inévitable dans une société qui ne sait pas, ne peut pas, dire quel projet à
long terme elle veut pour son école. De plus, la rapidité du temps politique et
les échéances électorales constituent à la fois un encouragement aux
ravalements de façade et un frein à toute réforme de fond : pour gagner
des voix, il vaut mieux annoncer l’introduction de milliers d’ordinateurs en
classe ou l’enseignement des langues étrangères dès la maternelle plutôt que de
poser la question de la mixité sociale au collège, de l’hétérogénéité des
classes ou des obligations de service des enseignants. Or, sur le long terme,
ces questions-là sont essentielles… et le long terme est essentiel en
éducation."
Pour qu'une vraie réforme ait des chances d'aboutir, il faut que tous
les acteurs de l'Ecole jouent effectivement leur rôle :
·
les syndicats
d'enseignants : "il est essentiel que la “ culture
syndicale ” évolue, qu’elle retrouve ce qui a fait sa force jadis et qui a
permis aux grands syndicats d’être des acteurs essentiels de la construction de
l’École de la République. Il me paraît nécessaire que certains syndicats
cessent d’osciller, au gré des opportunités, entre des professions de foi
générales et généreuses, des crispations sur les avantages acquis et des
silences entretenus sur des questions aussi cruciales que la mixité sociale
dans les établissements ou le service des enseignants. Il faut qu’ils sachent
nouer, en des projets cohérents, les trois dimensions indissociables de leur
action : la dimension politique, la dimension pédagogique et la dimension
corporatiste légitime – mais qui ne doit pas éclipser les autres - de défense
des personnels. Il en va de leur efficacité dans l’école et de crédibilité
devant la Nation."
·
Les parents d'élèves :
"nous sommes confrontés à un paradoxe : on assiste, tout à la
fois, à une montée en puissance et à un interventionnisme accru des parents
dans l’école et à un net recul du poids des deux grandes fédérations qui les
représentent officiellement. Le fossé se creuse entre les parents militants,
défenseurs de la mixité sociale et de l’intérêt collectif, et la grande
majorité des parents, “ consommateurs d’école ”, désormais issus de
toutes les classes sociales, qui cherchent à privatiser plus ou moins
l’enseignement public au profit de leurs propres enfants……Certains, même,
n’hésitent pas à déménager pour placer leurs enfants dans des établissement
protégés. Il faut dire, à cet égard, que “ les enseignants-parents
d’élèves ” ne donnent pas le bon exemple, bien au contraire : ce sont
les mieux lotis pour leur propre progéniture et ce sont leurs enfants qui font
les meilleures études."
"Ce n’est donc pas un
hasard si les deux fédérations de parents d’élèves se retrouvent aujourd’hui
dans le groupe dit “ des quatorze ”, avec les syndicats réformistes
(le SGEN-CFDT, le SE-UNSA), les mouvements lycéens et étudiants (la FIDL,
l’UNEF-ID), les groupes de tradition “ savaryste ” (comme
“ Éducation et devenir ”) et les mouvements pédagogiques : ils
constituent, en quelque sorte, un “ front des réformes ”. Mais,
contrairement aux forces corporatistes, ce “ front des réformes ”
n’est pas constitué d’organisations aux troupes nombreuses et facilement
mobilisables pour des manifestations de masse. C’est qu’il n’est jamais facile
de chercher à incarner “ l’intérêt général ” ; cela n’en est pas
moins indispensable dans une démocratie. C’est même la condition essentielle de
son fonctionnement."
" En
réalité, l’enjeu, pour moi, est de considérer les parents d’élèves comme des
citoyens ayant, en tant que tel, leur mot à dire sur l’école. Ma crainte est
que le gouvernement traite des questions scolaires en essayant d’abord de
satisfaire les enseignants dont on pense qu’ils voteront en fonction de la
politique menée à leur égard… Quant aux parents, on fait l’hypothèse qu’une
fois dans l’isoloir, ils ne se détermineront pas sur les problèmes scolaires
qui restent perçus, essentiellement, comme d’ordre privé. C’est pourquoi le
parent d’élève n’intéresse pas vraiment les hommes politiques : ils ont
tort. Il n’est pas impossible que l’éducation arrive assez vite au premier plan
des préoccupations électorales : il vaudrait mieux, alors, que des
fédérations de parents d’élèves puissantes, ayant réfléchi longuement et
précisément à l’avenir de l’école, puissent s’exprimer avec force. Sinon, les
questions d’éducation seront traitées à la va-vite, démagogiquement, en
fonction des intérêts immédiats des uns et des autres[4]."
·
les mouvements
d'éducation populaire : "pour des raisons sociologiques, qui tiennent,
tout autant, aux changements des modes de vie, à l’accroissement des loisirs
commerciaux et au renouvellement des générations enseignantes, ces mouvements
et la mouvance militante qui les accompagnait ont perdu beaucoup de leur
influence. Je le regrette vivement. …… Beaucoup des associations qui
font un travail d’aide de proximité ne fournissent que des réponses pragmatiques,
efficaces seulement à court terme. Il leur manque souvent un projet politique
fort, une conception ambitieuse de la culture, une volonté d’articuler leur
travail à celui de l’État dans une cohérence minimale. C’est la course aux
subventions, l’organisation de “ guichets ” destinés à des
populations spécifiques. Ce dynamisme associatif est compromis par son
éclatement, repris dans une perspective consumériste. L’Éducation populaire
avait le mérite de fédérer les initiatives et d’inscrire au cœur de leurs
activités une véritable réflexion politique. Cela me paraît, à quelques belles
exceptions près, terriblement manquer aujourd’hui.
·
Les universitaires :
"il n’y a pas de “ sciences de l’éducation ” au sens d’une
discipline capable, à elle seule, de “ faire la vérité ” sur
l’éducation. C’est simplement là un intitulé académique commode pour ceux et
celles qui veulent travailler sur les questions éducatives et qui cherchent à
le faire dans des équipes pluridisciplinaires, réunissant des psychologues, des
sociologues, des philosophes, des didacticiens, des historiens, des
économistes, etc. " ……."La difficulté vient aujourd’hui de ce que ce
travail pluridisciplinaire, qui pourrait être particulièrement fécond, est
assez rare et que les sciences de l’éducation sont, plutôt, une juxtaposition
de disciplines séparées. Selon les lieux et les configurations universitaires,
certaines disciplines sont plus ou moins dominantes… Mais, globalement, ce sont
les sociologues et les didacticiens qui se taillent la part du lion,
marginalisant progressivement les autres……. Au bout du compte, les
“ pédagogues ” deviennent très minoritaires au sein des sciences de
l’éducation. On y décrit avec précision ce qui se passe dans le système
éducatif, mais on cherche peu à y élaborer des formules qui pourraient faire
progresser les pratiques de manière significative en élucidant les enjeux
philosophiques et politiques de ces pratiques. On écarte même, presque
systématiquement, l’histoire de ceux qui ont trouvé des solutions que l’on pourrait
revisiter, analyser et, éventuellement, transférer. Le paradoxe majeur des
sciences de l’éducation, c’est qu’on n’arrête pas d’y “ chercher ”,
tout en ignorant superbement ceux qui, tout au long de l’histoire, ont
“ trouvé ”.
·
L'administration : "Une
des choses qui m’a le plus frappé durant mon travail auprès de Claude Allègre,
c’est la relative indépendance de la hiérarchie intermédiaire par rapport aux
impulsions ministérielles."…. "Ainsi, même quand un projet a
été longuement préparé, plutôt bien accepté par les syndicats d’enseignants et
les parents d’élèves, quand il a fait l’objet d’une publication au Bulletin
Officiel, qu’il a été expliqué par le ministre lui-même à toute sa hiérarchie,
qu’il a été relayé efficacement par le recteur en personne… rien ne garantit
son application dans tous les départements de France."……" Il y a là
un des grands problèmes de l’Éducation nationale : c’est, tout à la fois,
une pyramide hiérarchique implacable et une institution dont le fonctionnement
est extrêmement aléatoire, relatif, pour une très grande part, à l’implication
personnelle de ses cadres. Son jacobinisme administratif coexiste avec son
libéralisme politique"…….." Tel est, à mes yeux, le défi que
l’administration de l’Éducation nationale a à relever : il lui faut
apprendre à se fixer des objectifs à long terme, à travailler avec les
personnes dans la durée, à faire collaborer des services ou des institutions
qui s’ignorent, à résoudre des problèmes au lieu de donner des
“ instructions ”. Ici ou là le mouvement est engagé, mais il reste
beaucoup à faire !"
·
Les partis politiques :"
Pour le moment, les formations politiques en appellent au Parlement quand elles
sont dans l’opposition et se gardent bien de lui soumettre ces questions
scolaires quand elles sont au pouvoir. C’est politiquement habile : en
l’absence de consensus au sein de la majorité comme de l’opposition, il vaut
mieux ne pas jouer avec le feu"…."Un tel calcul ne peut tenir sur la
durée. On pourra réformer par décret encore un moment. On pourra peut-être même
faire de nouvelles et excellentes réformes. Mais il faudra bien, un jour ou
l’autre, poser clairement aux Français la question de leur école. À mes yeux,
le plus tôt sera le mieux."
Conclusion : Un débat de société et un vote au Parlement sur la
politique scolaire sont-ils encore envisageables ? " On peut évidemment
éviter l’un et l’autre : il suffit de laisser le système évoluer au gré
des rapports de force avec, de temps en temps, quelques ajustements
administratifs. Mais, alors, il faut se résigner, selon l’expression de
François Dubet et Marie Duru-Bellat, au triomphe de “ l’hypocrisie
scolaire ”[5]. …
.." Il est sans doute vain de rêver à un système
scolaire qui exonère, une bonne fois pour toutes, ses enseignants et ses cadres
de la détermination nécessaire à toute entreprise éducative. Il est illusoire
de penser que les réformes de structures – aussi importantes, nécessaires et
parfaites soient-elles - dédouaneront un jour les éducateurs de leur engagement
pédagogique : parier, inlassablement, sur l’éducabilité des personnes et
refuser, pourtant, toute forme de manipulation : multiplier les situations
et les ressources qui permettent aux élèves de se mobiliser sur les savoirs ;
créer les conditions pour qu’ils prennent le risque d’apprendre sans craindre
le tâtonnement ; être attentif aux difficultés qu’ils rencontrent pour
leur permettre de les surmonter : reconnaître chacun dans la spécificité
de ses talents sans, pour autant, lui fermer la porte vers de nouvelles voies…
Rien de tout cela ne peut-être garanti, à coup sûr, par une miraculeuse
réforme. C’est notre faiblesse et ce qui nous ferait, parfois, désespérer de
l’école. C’est aussi notre grandeur et ce qui nous permet de ne pas désespérer
de nous-mêmes."
[1] Cet écart constaté entre les bénéfices tirés par les deux groupes cités est, de toute évidence, à imputer au fait que ces "espaces libertaires" constituaient des "enclaves" insérées, de loin en loin, dans un cursus traditionnel ordinaire : le premier groupe a, du fait de sa culture familiale, des intérêts riches et variés et, souvent, la pratique d'activités culturelles en famille, en clubs, en associations, il entre de plain pied dans les activités non scolaires proposées ; le second groupe n'a que des expériences limitées, étroitement scolaires en matière culturelle. Il est compréhensible qu'il ne puisse, du jour au lendemain, s'adapter à des situations totalement nouvelles reposant sur des intérêts qui lui sont étrangers, sollicitant l'imagination, la créativité, l'initiative…
De toutes façons, c'est un fait maintes fois constaté : si les pratiques pédagogiques actives profitent bien à tous les élèves, le bénéfice qui en est tiré est très variable selon les élèves - et, d'une certaine manière, injustement réparti : loin d'être gommés, les écarts sont maintenus et même parfois accentués entre les "bons élèves", les "moyens" et ceux qui se heurtent à des difficultés. L'Ecole ne peut pas, à elle seule, gommer les injustices sociales : elle peut, au moins, ne pas les accroître, ne pas enfermer les plus défavorisés dans leur difficultés mais, au contraire, les aider à les surmonter. Notamment en élargissant le champ souvent très limité de leurs intérêts et en leur proposant des situations variées où ils pourront découvrir leurs potentialités réelles. (note de G.H.)
[2] Le rapport de Louis Legrand (Pour un collège démocratique, Paris, La Documentation française, 1983), propose un collège avec des classes résolument hétérogènes, regroupées par trois ou quatre de manière à ce que les enseignants puissent organiser des “ groupes de niveau ” sur environ un quart du temps scolaire ; il demande une concertation forte entre les enseignants pour l’organisation et la gestion de ces groupes ; il proscrit le redoublement sur l’ensemble du collège et veut que chaque élève soit accompagné par un tuteur adulte, chaque professeur devenant tuteur d’une demi-classe (une douzaine d’élèves).
[3] La deuxième gauche est alors incarnée, essentiellement, par la CFDT.
[4] Sur la question des rapports entre les parents et l’école, voir L’école et les parents (sous la direction de Philippe Meirieu), Paris, Plon, 2000 et Éditions Pocket, 2001.
[5] L’hypocrisie scolaire, Paris, Seuil, 2000.