LA LETTRE DE R

LA LETTRE DE R.E.V.E.I.L.  N°10-3 Octobre 2003

 

Sommaire

Le « grand débat sur l’École » : pourquoi s’y impliquer ?

Un débat sur l'école ?

Éléments de diagnostic sur le système scolaire français.

Une organisation effective de l’École en cycles multi-âges

1er cycle : l’école maternelle

Deux cycles élémentaires

Le cycle de l’école moyenne

Grandes lignes de ce que pourrait être une culture commune

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A l’occasion de l’ouverture imminente ( ?) du débat public sur l’école, j’ai pensé qu’il pourrait être utile de rassembler ici quelques textes qui, je l’espère, ne feront pas que s’ajouter à tous ceux d’autres auteurs parus dans les lettres précédentes mais les prolongeront en apportant quelques éclairages complémentaires. Une fois n’est pas coutume, la quasi totalité de ces textes portent la même signature : la mienne. En attendant vos propres réactions, pour que cette Lettre soit réellement interactive[1].

Une lettre complémentaire sera sans doute diffusée au cours de la 1ère quinzaine de novembre, essentiellement pour diffuser des informations sur les parutions, rencontres, colloques, etc. du mois.

G.H.                            

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Le « grand débat sur l’École » : pourquoi s’y impliquer ?

Début septembre 2003, après bien des atermoiements, une commission nationale a été installée par le gouvernement pour piloter un « vaste débat national sur l’École » et son évolution dans les années à venir. Si l’on en croit les informations fournies sur le site (encore peu fourni) de cette Commission (http ://www.debatnational.education.fr/) celle-ci s’est réunie 4 fois au cours des deux mois pour des séances qui semblent être restées assez formelles. Pourtant, il est prévu qu’elle publie dès le 2 novembre, un premier rapport d’ensemble sur l’état de l’école, devant servir de canevas aux débats publics locaux.

Débats publics qui seront organisés au cours de deux demi-journées dans tous les lycées et collèges et dans quelques écoles primaires (une ou deux par arrondissement) à l’initiative des autorités académiques – les chefs d’établissements étant écartés des fonctions d’animateurs de débat. La presse locale sera chargée d’annoncer ces réunions publiques ouvertes à tous. Elles doivent se tenir entre le 7 novembre et le 7 janvier ; chacune d’elles fera l’objet d’une synthèse rédigée à l’initiative de l’animateur du débat[2] ; ces synthèses remonteront ensuite jusqu’à la commission nationale qui se chargera de faire une synthèse finale pour la France entière ! Voilà pour la forme officielle annoncée.

            Quant au fond, il faut attendre les premiers jours de novembre pour connaître les thèmes qui seront proposés à la discussion publique. Il est prévu que ce débat national doive déboucher sur l’élaboration d’une nouvelle loi d’orientation sur l’école, loi qui devrait être votée par le Parlement en automne 2004. Plusieurs déclarations de nos Ministres semblent donner les grandes lignes de cette loi destinée à « encadrer » l’école au cours des 15 prochaines années, notamment :

Ø       Entrée en 6ième soumise à conditions pour éviter que ne soient admis des élèves dont le niveau scolaire sera jugé insuffisant ; l’hypothèse du rétablissement d’un examen d’entrée au Collège n’a pas été exclue.

Ø       Rétablissement de l’usage du redoublement notamment à l’École primaire, et plus particulièrement à l’issue du Cours Préparatoire.

Ø       Rétablissement d’une orientation vers des enseignements qualifiés de « professionnels » à l’issue de la 5ième.

Ø       Le tout sur un fond de « lutte contre l’illettrisme » et de retour des « savoirs » au centre du système (et non de l’enfant comme l’avait voulu la loi de 1989).

Que les choix soient annoncés avant même le débat amène certains à se demander si la participation à ce débat a un sens. Ne s’agira-t-il pas d’une sorte de grand-messe médiatisée[3], une sorte de « talk show » télévisé destiné à mettre en évidence un large consensus  dans le pays pour un « retour à une école consacrée par la tradition », à des « méthodes qui ont fait leurs preuves »[4].

Le risque est grand, en effet, que ce débat tant attendu ne soit escamoté. Plus que l’encadrement prévu (calendrier très précis, durée très limitée, initiatives données aux chefs d’établissements pour le secondaire, aux Inspecteurs primaires[5] pour le primaire (qui inclut les maternelles), contenus des débats fixés par les organisateurs…) c’est le manque d’intérêt du « grand public » - c’est à dire des citoyens – qu’il faut craindre. Rien n’empêche pourtant que des réunions publiques soient organisées en marge des réunions officielles : le site de la Commission nationale propose même une adresse où toutes les contributions, qu’elles émanent de personnes isolées ou de groupes constitués seront collectées – promesse étant faite qu’elles seront toutes prises en compte dans la synthèse finale[6].

Il est, évidemment, difficile de croire que l’école se trouvera transformée à la suite de ce débat. Ni même que les mesures qui seront inscrites dans la loi résoudront les problèmes de l’école[7]. Nous ne pouvons douter aujourd’hui que les seules transformations qui adviendront partiront de la base, des actions initiées et conduites localement, au quotidien, par des équipes regroupant des enseignants, des parents, des animateurs de l’éducation populaire… 

Pourquoi alors s’investir dans ce débat ? Pour deux raisons principales :

-          Renforcer les réseaux de communication et d’échanges, locaux et à distance, entre personnes et groupes engagés dans des voies diverses[8] mais qui toutes visent à tenter de faire émerger d’autres valeurs que celles qui guident les sociétés contemporaines : contribuer ainsi à provoquer une réelle prise de conscience de l’interdépendance de tous les humains, nos contemporains, mais aussi de notre responsabilité à l’égard de ceux qui viendront après nous, de notre responsabilité à l’égard de la planète ; conscience qui nous amènera à refonder les finalités de l’éducation[9] autrement qu’en ne prenant en compte que la réussite scolaire, l’adaptation sociale et les besoins de la société pour sa « croissance économique » … Dans cette perspective, le débat public officiel peut servir de catalyseur pour qu’un autre débat, permanent celui-là, s’instaure, d’abord au sein de ces réseaux, réseaux de réseaux, pour s’étendre progressivement au plus grand nombre de citoyens.

-          Dans le cadre de ce « penser globalement », rechercher les « actions éducatives locales » à initier sans attendre, actions qui pourront mobiliser des équipes militantes regroupant des enseignants et des non-enseignants : l’un des slogans des Cahiers pédagogiques, au début des années 60, était qu’il fallait « réaliser la révolution là où les conditions favorables existaient ». Au cours de l’année 2000, à la suite du manifeste pour une école créatrice d’humanité lancé par Marie-Danielle Pierrelée, un certain nombre de projets d’établissements pionniers avaient éclos dans une bonne vingtaine de villes. Pour des raisons qu’il serait trop long de rappeler ici, peu de ces projets ont pu voir le jour. L’idée devrait être reprise, sur d’autres bases sans doute : peut-être en partant de « noyaux » du primaire à faire évoluer progressivement jusqu’au terme de l’école dans sa phase obligatoire, par exemple.

L’une des sources principales de l’immobilisme de notre école réside dans le jacobinisme dont elle est imprégnée. Il faudra éviter le piège d’un CNIRS centralisateur et obtenir les assouplissements réglementaires qui permettront la réalisation effective de ces projets locaux d’initiative citoyenne : cela pourrait constituer l’un des objectifs du débat à court terme que l’on nous propose. Pourquoi ne pas utiliser l’engouement actuel du gouvernement pour la décentralisation à cet effet ?

En avançant cette dernière idée, j’ai conscience du risque d’incompréhension auquel je m’expose. Je sais que bien des amis même vont réagir vivement à cette idée de décentralisation qui a mobilisé tant d’oppositions voici quelques mois parmi les enseignants. Argumentons donc calmement, honnêtement, en dehors de toute arrière-pensée, de tout a priori partisan. Qui ouvre la discussion ?

Georges HERVE, octobre 2003    

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Un débat sur l'école ?

Contribution de Jean-Claude Guérin, sur le site d'EDUCATION & DEVENIR

http://education.devenir.free.fr/debatjcg.htm

            Ayant atteint, la limite d’âge, Jean-Claude Guérin, IGEN, en profite pour faire un bilan d’étape. Car, cet ancien Secrétaire national du Sgen-CFDT, auteur de “Le nouveau collège, enfin ?” en 1984 (éditions Syros) compte bien poursuivre une vie militante pourtant déjà bien remplie.

Dans ce « libre vagabondage » il s’interroge sur ce débat sur l’école qu’on nous promet. « Le fameux débat public, réclamé depuis des années, mobilisera-t-il ou se contera-t-on de grandes messes, sera-t-il sérieux ou superficiel, traitera-t-il des questions de fond ou de querelles médiatiques, sombrera-t-il dans le toujours plus ou abordera-t-il le enfin mieux…? Va t-on continuer de se gargariser avec l'incantation républicaine (élitisme républicain, méritocratie, citoyenneté…) ou approfondir les réponses aux défis d'une éducation pour tous ? Serait-ce possible qu'enfin on reprenne la formule de Langevin Wallon (héritiers en l'occurrence de Jean ZAY): "former l'Homme, le Citoyen, le Travailleur"» ? Pour lui qui se réfère à Antoine Prost il faut « se préoccuper d'abord de l'élève qui apprend, l'élève qui est au centre des apprentissages, l'élève qui doit conquérir et construire son savoir. » Dans ce débat, il se défie surtout des porteurs d’idées stéréotypées qui oublient que « l’éducation n’est pas simple mais éminemment complexe » et dont on doit « craindre les diagnostics erronés sources de remèdes pires que le mal. » On ne s’étonnera pas que l’ancien collaborateur de Robert Chapuis puis de Jacques Guyard, au Secrétariat d’État à l’enseignement technique, défende « une démarche dynamique, en tous lieux et tous moments, celle du projet ». Son ambition va même beaucoup plus loin puisqu’il demande de « repenser l’école en relation avec un projet de société ». education.devenir@free.fr

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Éléments de diagnostic sur le système scolaire français.

A défaut de connaître les résultats des travaux de la Commission nationale pour le débat sur l’École, il est intéressant de connaître l’avis n°9 qui vient d’être présenté par le Haut-Conseil de l’évaluation à l’école (Hcéé). Avis en forme d’une synthèse de 8 pages qui s’éloigne passablement des projets que nos Ministres ont laissé filtrer au cours de l’été. Il n’est pas sûr, malheureusement, que le style de ce rapport soit parfaitement intelligible pour des citoyens non enseignants… Ce qui risque d’en limiter la portée dans le débat national auquel ceux-ci devraient participer. Tel qu’il se présente, il ne propose pas de vues réellement nouvelles, mais peut offrir quelques bases de discussions pour le débat qui s’annonce.

En voici quelques passages :

« Pour juger de l’état actuel du système scolaire français, il faut bien connaître son passé[10] et essayer d’anticiper sur ce que l’on attend de lui dans un avenir proche. Si, depuis la révolution française, les évolutions ont été le produit des besoins de la société, si ces besoins ont conduit à assurer le développement du niveau moyen de nos concitoyens, ce n’est véritablement qu’au lendemain de la Libération qu’est apparue une volonté forte de démocratisation, c’est à dire la volonté de réduire le déterminisme social de l’accès aux formations supérieures[11]. »

Par la suite, c’est tout de même du point de vue des besoins de la société que les auteurs de cet avis se placeront le plus souvent. Les passages consacrés au déterminisme social se contentent de constater, statistiques à l’appui, que si « 87% des enfants de cadres supérieurs obtiennent le baccalauréat contre 45% des enfants d’ouvriers non qualifiés », cet écart, qui reste important, a cependant diminué depuis le début des années 80 où « ces taux étaient respectivement de 75% et de 20% » On note cependant que « au-delà de la différence de chance d’obtenir le baccalauréat, c’est la nature même du baccalauréat obtenu qui n’est pas identique selon l’origine sociale : pour les enfants de cadres supérieurs, la répartition par génération entre les trois types de baccalauréats, général, technologique et professionnel, est respectivement de 71%, 12% et 4%, alors que cette répartition pour les enfants d’ouvriers est de 16%, 16% et 13%. »

Ce qui semble devoir être le moteur du changement, pour le Haut-Conseil, ce seront bien les besoins de l’économie : « la nécessité d’augmenter les sorties avec un diplôme de l’enseignement supérieur est incontournable et les sorties infra-baccalauréat doivent encore être réduites. La plupart des scenarii conduisent à estimer à 70% d’une génération la proportion de bacheliers nécessaire pour l’année 2010 (contre 61 % aujourd’hui) et à 45% d’une génération celle des diplômés de l’enseignement supérieur (contre 38 % aujourd’hui). A l’opposé, les sorties infra-baccalauréat ne devraient pas excéder 30 % d’une génération. »

Les missions de l’école sont donc évidentes pour les auteurs du rapport : il s’agit d’atteindre ces objectifs… quantitatifs !

Suit l’état des lieux : la scolarité obligatoire « est actuellement organisée en deux temps, séparés par une rupture très (et sans doute trop) marquée : le temps de l’école élémentaire – précédée par l’école maternelle que tous les enfants fréquentent aujourd’hui à partir de trois ans au moins – et le temps du collège – unique – à l’issue duquel la quasi-totalité des élèves  poursuivent leur formation selon des voies différenciées. » Coup de chapeau appuyé à notre école maternelle « unique au monde ».

Pour l’école primaire, « huit à neuf élèves et jeunes sur dix ont, à des degrés divers, une maîtrise de la lecture qui leur permet de bénéficier des enseignements qui leur sont dispensés, puis de participer à la vie sociale et professionnelle », mais « à tous les niveaux, 10 à 15% des élèves sont en plus ou moins grande difficulté de compréhension face à l’écrit et près de la moitié de ces derniers peut être considérée en très grande difficulté ». Constat : « cette proportion d’élèves en grande et très grande difficulté n’a pas sensiblement augmenté au cours des dernières années, mais elle n’a pas non plus diminué et sur ce point comme sur d’autres, notre système éducatif connaît un palier ». Pour améliorer la situation, « le Haut Conseil propose d’évaluer la politique des cycles et d’explorer plus avant, et surtout d’expérimenter – dans l’esprit de ce qui a été réalisé en 2002-2003 au cours préparatoire – des mesures qui devraient intéresser, notamment et sans exclusive, l’ensemble du cycle II, depuis la grande section de maternelle jusqu’au CE1, et non pas le seul CP. Ces mesures ne devraient pas se limiter à l’affectation de moyens, mais envisager des actions touchant à l’organisation des  apprentissages et à leur progression. » . Aucune allusion au caractère purement formel des cycles tels qu’ils structurent actuellement l’école primaire. Quant à l’expérimentation évoquée, elle paraît bien timide… pour le moins.

Pour le collège, en revanche, la rupture très forte entre l’école primaire et le collège est soulignée. Comme toujours dans ce genre de rapport, on note que « beaucoup a déjà été fait », mais qu’il faut « sans doute aller plus loin, en s’inspirant là aussi d’exemples étrangers… » Il faut « expérimenter en fin d’école et en début de collège, en posant les questions des conditions de travail et de vie des élèves et du rapprochement des pratiques enseignantes dans ces établissements. Le moment du début du collège devrait également être un des points d’application prioritaires des recommandations faites par le Haut Conseil au sujet des pratiques enseignantes ». L’idée de bivalence des professeurs enseignant au niveau des collèges est évoquée[12]. Le collège unique n’est pas remis en cause, bien au contraire : « le caractère « unique » du collège, entendu au sens où tous les élèves le fréquentent et ne s’orientent dans une voie de formation générale, technologique ou professionnelle qu’à l’issue de cette fréquentation, constitue un point fort de notre système éducatif et doit être maintenu. Les comparaisons internationales y incitent en mettant en lumière, d’un coté, la relative faiblesse et les fortes inégalités de résultats que connaissent vers 15 ans les jeunes des pays qui, comme l’Allemagne, pratiquent toujours une orientation précoce vers la fin du primaire, et, d’un autre côté, le bon niveau et la relative homogénéité de résultats que connaissent au même âge, les jeunes des pays qui promeuvent au contraire une scolarité obligatoire continue et uniforme[13], et souvent sans redoublement. » En filigrane, on trouve bien l’idée d’une unification de l’école primaire et de ce qui constitue actuellement le collège pour former un ensemble cohérent couvrant l’ensemble de la scolarité obligatoire dont les objectifs « devraient être clairement explicités en conciliant deux approches, très différentes de l’«empilement académique des disciplines » encore trop fréquent dans nos programmes : quelle doit être « la base commune des savoirs, savoir-faire et savoir-être citoyens de base » que doit détenir un jeune en fin de scolarité obligatoire et quelle doit être la base de compétences sur laquelle il pourra construire ensuite une formation qualifiante ?[14] » C’est à la société française de dire « clairement à son École ce qu’elle attend d’elle, pour tous, à ce moment essentiel. Le degré d’atteinte de ces objectifs doit être certifié, pour attester de ce que sait chaque élève en fin de scolarité obligatoire, pour l’aider à s’orienter vers une formation qualifiante, et pour contribuer à l’évaluation de chaque collège. »

La question de la mixité sociale est prudemment abordée, mais  « la répartition de la population sur le territoire » fait que « le « respect de la sectorisation » ne peut à lui seul la faire évoluer, d’autant plus que ce respect de la sectorisation est souvent « refusé » par les catégories sociales les plus favorisées. Cette question, délicate et complexe, doit être débattue. »

L’avis du Haut Conseil évoque ensuite la question des lycées (préparation à la vie active ou à l’enseignement supérieur ?), aborde brièvement la question de l’enseignement supérieur, celle des personnels – de leur recrutement et de leur formation avant de conclure sur un hommage très « académique », comme il se doit entre universitaires, à notre système éducatif dont « le haut niveau de performances atteint aujourd’hui par notre système éducatif explique en partie les difficultés qu’il connaît et permet certainement de les surmonter. » Le texte complet de cet avis, disponible sur le site de la commission nationale http://www.debatnational.education.fr/ (au format pdf) est également présenté au format html sur le site de REVEIL.

Cet avis du Hcéé s’appuie en partie sur un rapport beaucoup plus copieux (148 pages en pdf) émanant d’un Universitaire et de 2 Inspecteurs généraux, présenté sur le site officiel de la Commission nationale.

 

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Le texte suivant constitue la deuxième partie d’une contribution[15] au colloque sur le Collège unique qui se tiendra à Paris le 13 décembre prochain. Il expose une organisation possible (souhaitable selon mon expérience) de l’école jusqu’à la fin de la scolarité obligatoire. Organisation qui suppose une approche différente des missions de cette école. Une telle organisation ne pourrait évidemment pas être généralisée d’emblée, même si une volonté politique forte existait. Par contre, elle pourrait faire l’objet d’expérimentations locales si les dispositions réglementaires permettaient à des équipes volontaires de se constituer.

Une organisation effective de l’École en cycles multi-âges

Le déroulement de la scolarité obligatoire devrait être réellement organisé par cycles d’une durée moyenne de 3 années[16]. Cette organisation gagnerait à être étendue à l’école maternelle. Les objectifs minimum à atteindre au sein de chaque cycle devraient être définis en fonction des possibilités réelles de chaque groupe d’âges, étant bien entendu que la pédagogie mise en œuvre ne limiterait aucun enfant dans ses possibilités de développement. Il ne peut s’agir de ralentir des enfants rapides, pas plus que de bousculer des enfants plus lents. Tout cela est affaire de pratiques pédagogiques.

Le passage d’un cycle au suivant devrait pouvoir se faire dès qu’un enfant ayant atteint les objectifs minimums de son cycle semblerait ne plus pouvoir y progresser davantage. Ce passage devrait pouvoir se faire par exemple à l’occasion de chaque période de petits congés scolaires, la durée de 3 ans étant une moyenne, mais pouvant être sensiblement réduite ou au contraire allongée en fonction des besoins de chaque enfant. Ce principe pourrait être appliqué aux enfants dès l’école maternelle : il n’y a aucune raison d’empêcher un enfant n’ayant pas atteint son 6ième anniversaire d’accéder à l’école élémentaire, pas plus que cette entrée ne devrait être automatique sous prétexte que l’enfant a 6 ans. Il est important que le système scolaire soit aussi souple que possible.

1er cycle : l’école maternelle

Une telle organisation pourrait se présenter ainsi :

-          cycle maternel (3, 4  et 5 ans en théorie[17]) : ses objectifs sont de favoriser la socialisation des jeunes enfants ; de  développer chez eux le goût de l’expression sous toutes ses formes (orale, corporelle, musicale, plastique…) ; de les placer dans un milieu leur permettant de réaliser des expériences aussi variées que possible aussi bien pour aider leur développement psycho-moteur que pour les amener à accumuler des expériences vécues qui les prépareront à assimiler des concepts abstraits par la suite et à éveiller en eux l’intérêt et le goût de l’écrit et principalement des livres. L’activité essentielle à ce niveau scolaire est le jeu. Les enfants vivraient dans des groupes multi-âges. Le passage au cycle suivant se ferait non sur examen, ce qui serait ridicule, mais selon les appréciations des éducatrices, aidées par des grilles d’observation et d’évaluation.

Deux cycles élémentaires

-          premier cycle élémentaire (6,7 et 8 ans en principe) : ses objectifs prolongent ceux du cycle précédent (socialisation, expression, développement psycho-moteur, etc. mais sont complétés par l’acquisition des bases de la langue écrite (pratique de la lecture et de l’écriture) et des mathématiques. C’est à cet âge que l’enfant commence véritablement à sortir de son univers égocentré pour pouvoir se mettre à la place d’un autre, envisager une réalité d’un autre point de vue que le sien propre, à se projeter dans un temps et un espace de plus en plus larges : il parfait son sens de l’organisation spatiale et construit son organisation temporelle. C’est aussi à cette période qu’il va pouvoir s’engager dans des projets dont les résultats ne seront pas immédiats, organiser sa journée, par exemple, etc. Le groupe-classe sera effectivement multi-âge ; l’enseignement ne se fera pas sur la base de cours disciplinaires, mais uniquement à travers des activités globales et motivées au sein d’un groupe (petit ou grand selon le cas). Progressivement, les enfants sont amenés à consacrer une part de leur temps scolaire à des activités d’approfondissement ou d’entraînement individuel (en recourant aussi souvent que possible au jeu).

-          Deuxième cycle élémentaire (9, 10, 11 ans en principe). Cet âge peut être dit « decrolyen » dans la mesure où la pédagogie de projets prônée par le pédagogue belge est sans doute la plus adaptée à cette période du développement enfantin. L’enseignement ne fait appel au cours que dans la mesure où il répond à une question que les enfants se sont posés. Les enfants sont à un âge où ils peuvent effectivement auto-gérer largement leur temps et leurs activités avec une aide de plus en plus discrète de l’adulte. Cette liberté qu’ils peuvent alors exercer doit les conduire à développer le sens de leur responsabilité. Certains projets peuvent se prolonger sur une ou plusieurs semaines et doivent tous aboutir à la présentation d’une « œuvre » (exposé, exposition, dispositif expérimental, maquette commentée, etc.) . Les activités qui restent à la base de ce cycle, doivent faire une part croissante aux créations manuelles. Les enfants sont de plus en plus acteurs de leur propre développement et doivent donc disposer des repères pour s’auto-co-évaluer.

Le cycle de l’école moyenne

-          Cycle de l’école moyenne (12, 13, 14 ans en principe). Il semble nécessaire pour rompre avec l’idée prégnante de l’enseignement secondaire dérivé de celui des Lycées, d’abandonner le terme de Collège. Il s’agit de mettre en place un véritable cycle moyen commun à tous les enfants, fondé, pour une part, sur des activités communes, et sur des objectifs minimums à la portée effective de la quasi-totalité[18] des adolescents. Toujours avec le même souci de permettre à chacun d’aller aussi loin qu’il le peut dans l’acquisition des connaissances et des compétences. L’hétérogénéité reste la règle dans les classes regroupant des adolescents de différents âges. Cela nécessite une organisation particulièrement souple ; par exemple une division du temps scolaire en quatre parties principales :

o        L’une consacrée à des activités centrées sur des projets de groupes de tailles diverses débouchant sur des présentations à des groupes plus larges (classe, ensemble de classes, public extérieur, etc.) Ces activités mettent toujours en jeu des connaissances et des compétences pluridisciplinaires. Les activités faisant appel à la dextérité manuelle y ont obligatoirement leur place (conceptions, fabrications, constructions, montages expérimentaux, etc.).

o        Une seconde partie est consacrée à des études disciplinaires que les adolescents choisiront dans un ensemble aussi large et varié que possible. Ces études se feront en petits groupes (15/20 élèves maximum) relativement homogènes. Elles ne se dérouleront pas forcément sur un rythme hebdomadaire comme actuellement, mais pourront consister en modules visant des objectifs précis et se déroulant sous forme de stages  ou de demi-journées complètes. Il est essentiel que chaque adolescent puisse changer d’option après une courte période d’essai, mais une fois cette période passée, il sera de sa responsabilité d’aller au bout du module. Le nombre et la répartition des options minimales obligatoires et des options additionnelles devront être précisées par la suite.

o        Le travail individuel d’approfondissement concernera en priorité ces options. Il devra pouvoir être « tutoré » par un adulte. L’orientation future se fera alors plus aisément de façon positive en fonction des goûts et des connaissances intégrées par chaque adolescent et non par élimination progressive en fonction des échecs avérés. Les échanges de savoirs se situeront dans ce créneau horaire.

o        Une partie du temps scolaire devra aussi être consacrée à des débats sur des thèmes touchant les adolescents pour leur apprendre à cerner collectivement un problème, à le discuter, à échanger leurs points de vue, à argumenter, à écouter et à tenir compte des arguments des autres…[19]. Il s’agit d’une initiation à la réflexion philosophique selon une démarche socratique, c’est à dire sans enseignement d’un « corpus doctrinal » ! Le point de départ pourra être un événement de l’actualité, une œuvre littéraire étudiée, un point particulier abordé en histoire, mais aussi un film de fiction ou un documentaire… projeté à un ensemble de classes de l’établissement, etc. Ces débats pourront faire appel à des intervenants extérieurs, des personnes ressources pas forcément enseignantes …

Georges HERVE, avril 2003

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Grandes lignes de ce que pourrait être une culture commune[20]

Plutôt qu'une somme de connaissances, une attitude dans la vie, l'élaboration patiente et continuelle d'une démocratie vivante ; et d'abord peut-être la prise de conscience de l'interdépendance fondamentale qui unit tous les êtres humains, solidarité de fait qui, voulue, devient fraternité. Affirmer ses droits en tant qu'homme et en déduire sa responsabilité, ses devoirs comme citoyen. Créer de l'humanité en vivant la coopération, l'entraide au quotidien. Apprendre chaque jour à travailler, à échanger avec ceux qui sont différents de soi-même dans des projets élaborés en commun. Désirer acquérir des pouvoirs non pour dominer les autres mais pour faire progresser le bien être de tous. Apprendre ensemble à décrypter la complexité d'un monde qui s'est à la fois singulièrement étendu et rétréci ; apprendre à passer de l'analyse d'une situation à la prise en compte des interactions complexes entre ses éléments[21]. Apprendre à s'exprimer mais aussi à écouter : partager un langage qui unit et non s'isoler dans des jargons qui séparent…

La culture commune élaborée au quotidien dans les classes  des écoles et des collèges doit préparer à l’éducation permanente : permettre à chacun de développer aussi loin que possible les potentialités qui lui sont propres, mais aussi élargir ses goûts et ses intérêts ; faire en sorte qu'une orientation prise à un moment de la vie ne soit jamais irréversible.

Georges HERVE, juin 2001

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La version électronique de la LETTRE DE R.E.V.E.I.L. est diffusée gratuitement sans obligation d'adhésion à l'association.

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Toutes les lettres de REVEIL (2001, 2002 et 2003) sont présentées sur ce site : http://assoreveil.org

Si vous n'êtes plus intéressé par cette LETTRE,

il suffit de nous en informer par mail ou courrier postal.



[1] Les textes ne dépassant pas 5 000 signes peuvent trouver leur place dans une Lettre. Plus longs, ils peuvent y être résumés pour la Lettre et être proposés dans leur intégralité sur le site de Réveil.

[2] Désigné par ???

[3] voir les interrogations d’un IGEN, J.C.Giérin, ci-après.

[4] ce n’est pas un hasard si la « globale » a, une fois encore été déclarée responsable de la montée de l’illettrisme ( ! )

[5] leur titre exact actuel est Inspecteurs de l’Éducation nationale (IEN) ; mais les non-enseignants ayant des difficultés à se repérer dans les terminologies officielles, nous conservons les titres anciens les plus connus.

[6] Promesse qui sera peut-être difficile à tenir…

[7] on s’apercevra vite que les mesures évoquées par les Ministres, même si elles remportent l’adhésion d’une fraction importante d’enseignants et de parents qui les jugeront comme étant « de bon sens », poseront bien plus de nouveaux problèmes qu’elles n’en résoudront.

[8] diverses, mais dégagées de toutes les idéologies dogmatiques, corporatistes ou partisanes qui plombent trop souvent les débats « citoyens ».

[9] d’où devraient découler les missions assignées à l’École.

[10] Remarque qui nous paraît importante. L’évocation du passé de notre école reste des plus sommaires dans ce rapport, mais il ne manque pas de sources rappelant les grandes lignes de l’évolution de notre école depuis les Lois Ferry (Jules). Une méconnaissance de cette évolution (surtout celle qui recouvre les 60 dernières années) rend toute compréhension de l’état actuel de l’école impossible.

[11] Volonté déterminée qui s’exprime dans le Plan Langevin-Wallon (1946), qui ne sera vraiment reprise qu’au début des années 60 par quelques universitaires (dont Antoine Prost) mais ne sera que peu prise en compte par les décideurs politiques (en dehors des discours…)

[12] Cette bivalence, qui était dans le projet primitif de « collège unifié » de René Haby (cf. l’article de V. Troger dans la revue Sciences humaines » de mars 2003 – article présenté aussi sur le site de REVEIL) est reprise de plus en plus fréquemment. On peut espérer qu’à terme, elle soit réintroduite dans les Collèges…

[13] allusion sans doute à l’école finlandaise (voir lettre précédente).

[14] Avis n°2 sur l’appréciation et la certification des acquis des élèves en fin de collège : diplôme et évaluations-bilans. Il s’agit là d’un rapport précédent produit par le Hcéé, dont nous n’avons pas eu connaissance et qui ne figure pas sur le site officiel du débat national.

[15] Présentée dans son intégralité sur le site http://www.collegeunique.org, parmi de nombreuses autres.

[16] Les enfants d’un même cycle étant regroupés dans des classes multi-âges, répétons-le.

[17] Pour les très jeunes enfants, (0 à 2 ans inclus) il faut d’autres structures d’aide et d’accueil que l’école maternelle.

[18] En principe, ils devraient même pouvoir être atteints par tous les adolescents à l’issue de ce cycle : les objectifs actuels ont été fixés sans que l’on ait tenu compte de la psychologie des adolescents ; ils ne sont réellement atteints que par une infime partie d’entre eux (moins de 10%, sans doute) et encore de façon souvent superficielle. Une large majorité des adolescents actuels ne retire qu’une vague teinture de savoirs et savoir-faire, dont il ne restera souvent pas grand chose quelques années après leur sortie de l’École. Ceci est d’ailleurs vrai aussi pour les bacheliers et même pour nombre d’étudiants diplômés du supérieur dont la culture générale est d’une affligeante pauvreté. La prolongation de la scolarité a considérablement augmenté la proportion des diplômés de tous niveaux ; elle n’a pas, et de loin, fait monter le niveau général des connaissances assimilées.

Considérons que si l’on se fixe un seuil de 75 ou 80 % de réussite, on admet 20 à 25 % d’échec ! Est-ce raisonnable ?

[19] Voir dans la Lettre de Réveil n°8-3 d’août 2003, la contribution de R. et R. Millot au débat sur le collège unique ; les auteurs y suggèrent des thèmes possibles. 

[20] Extrait d’un texte sur la notion de culture commune présenté intégralement sur la page http://assoreveil.org/culture_commune.org

[21] La pensée systémique qui dépasse la vision additive et mécaniste du réel.