Vous avez
dit : «apprendre à lire » ?
André GIORDAN
Avec la rentrée scolaire, les mêmes questions
reviennent avec insistance. L’école ne doit-elle pas en premier :
« apprendre à lire » ? Il est vrai qu’en matière de lecture, le moins
que l'on puisse dire est que les résultats obtenus par les jeunes français sont
inquiétants. A dix ans , 40 % des élèves ont des
difficultés de compréhension d'un texte de dix lignes, ils ont du mal à établir
des liens entre les différentes parties ou à replacer celles-ci dans le cadre
d’un savoir commun ; 11 % ne saisissent pas le sens des mots
usuels, d’après les évaluations du Ministère de l’éducation (2001). 14% sont considérés en
graves difficultés de lecture lors des tests passés lors de la journée de
préparation à la défense (2001).
Immédiatement
un bouc émissaire fut trouvé ! Haro sur la méthode de lecture dite
« globale ». Foin de cette méthode donc, source de tous nos maux…
revenons à la bonne vieille méthode d’antan et tout sera réglé !... Aujourd’hui la polémique
serait dépassée, les principaux équilibres auraient été trouvés, les maîtres
s'accordant sur des méthodes mixtes ou « intégratives ».
Pourquoi attendre 6-7 ans ?
Et si le problème restait malgré tout mal
posé ?.. Et s’il fallait envisager les choses autrement ? D’abord,
pourquoi attend-t-on l’âge de 6 ans pour apprendre à lire ? Cela avait du
sens quand l’école, seul lieu d’apprentissage, débutait à cet âge. Aujourd’hui,
l’enfant est sur-stimulé en permanence dès 2-3 ans par les jeux éducatifs, la
publicité, la télévision ou même par les DVD ou Internet. Très jeune, il
ressent le désir de déchiffrer ces message pour accéder à ces informations.
Pourquoi ne favoriserait-on pas cette envie naturelle, surtout à une époque de
la vie privilégiée où l’enfant est avide de tout savoir ?
Certes, cette proposition est contestée. Il y a
ceux qui pensent qu’il ne faut pas brusquer l’enfant, voire le contraindre trop
tôt. Bien sûr pas question de penser un enseignement de la lecture à cet âge en
termes habituels c’est-à-dire uniquement à base de contraintes. Lire peut être
un plaisir, un jeu ou une manifestation de devenir grand ! Ce sont des
« ressorts » suffisamment forts pour commencer à décoder… D’autres
avancent qu'avant l'âge de 6/7 ans l'enfant ne possède pas la maturité d'esprit
nécessaire. « Pour apprendre à lire,
l'enfant doit avoir un âge mental d'au
moins 6 ans » (!) écrivent encore certains psychologues. Comment des
universitaires bardés de diplômes osent-ils encore avancer cela ? Sur quoi se
basent-ils ? Sur une ancienne théorie de la « maturité »
nécessaire qui ne résiste pas à l'expérience. Toutes les recherches sur le
développement du cerveau aboutissent à une conclusion identique. La période
optimale pour les apprentissages fondamentaux, et la lecture en fait partie, se
situe entre la naissance et 4-5 ans. C’est ce que confirment dans la pratique,
nombre de maîtresses d’école maternelle en Belgique et en Suisse. Il est
possible d’apprendre à lire à cet âge, sans méthode spécifique, sans exercices
rébarbatifs, uniquement par désir et essais et erreurs.
La réussite est encore plus fabuleuse dans les
pays scandinaves. Et là, quand on va regarder de près leur succès, on est tout
surpris !.. L’essentiel de l’apprentissage de la lecture des 3-4 ans des
Pays Nordiques se passe devant leur télévision. C’est en suivant avec passion
leur dessin animé préféré qu’ils apprennent à décoder. Toute simplement parce
que leurs émissions ne sont pas doublées comme dans les télévisions
francophones, elles sont seulement sous-titrées. Le désir de comprendre aidant,
les enfants ont vite fait de mettre en relation aventure, situations,
personnages et texte !..
Les potentialités intellectuelles du jeune
enfant sont immenses. Les premières années de la vie sont cruciales pour
l'acquisition des habiletés corporelles ou mentales. Pourquoi ne pas les
favoriser ? Malheureusement, en matière d’école, l'évolution des esprits est
très lente. Les conceptions pédagogiques restent tenaces ! Quand on pense
école, on envisage immédiatement : programme, méthode, progression… Pour cet apprentissage, comme pour de
nombreux autres, rien de tel… Le jeune enfant apprend à lire comme il apprend à
parler ou à marcher : tout naturellement, par une interaction continue avec les
autres.
Tout est affaire d’appétence, tout est affaire
d’environnement didactico-ludique qui donne envie de déchiffrer et accompagne
la compréhension des mots ou des textes… Dans la famille et à l’école, les
propositions pratiques peuvent être multiples ; nombre de jeux éducatifs
sont sur le marché. Depuis des lettres en relief aux cartes à trous, en passant
par les innombrables occasions de vie où l’enfant est face à de l’écrit :
les journaux, les affiches, les écrans télévisés. Il suffit de les saisir au passage
et d’en parler entre enfants et adultes ! De multiples jeux numérisés,
plus attrayants les uns que les autres, viennent encore à la rescousse.
Bien sûr les parents, à la maison, ont un rôle à
« jouer ». Plus l'enfant bénéficie de ces stimulations, plus est
aiguillonné en lui le processus de compréhension. Pour les enfants de milieux
défavorisés, les écoles maternelles peuvent, et doivent, assurer le relais.
Certaines dans nos banlieues l’ont déjà bien compris. Si l'on veut prévenir
l'illettrisme et lutter efficacement contre l'échec scolaire, il faut
véritablement innover en commençant très jeune.
Que veut dire apprendre à lire ?
Débarrassé du pensum de l’initiation à la
lecture, on peut alors vraiment poser une « bonne » question pour un
« socle commun » de savoirs pour nos enfants. Que veut dire…
« apprendre à lire » en ce début de XXIème siècle ?.. Dans une
société en mutation, savoir lire ce n’est plus seulement savoir déchiffrer un
texte d’un livre, c’est en premier comprendre et partager un message écrit sur
tout support.
Mais plus seulement non plus… C’est encore être
capable de traiter les multiples informations écrites dont ont besoin les
enfants pour mener à bien leurs différents projets. Au quotidien, les élèves
sont entourés de données multiples à décoder ; en permanence, il leur est
utile de rechercher et surtout, faute de se perdre, de trier les
informations. Rien d’immédiat, rien
d’évident ! Avec les bases de données, les réseaux et les moteurs de
recherche, il s’agit encore d’apprendre à lire en lecture rapide et en
hypertexte. Autant d’approches devenues indispensables et pourtant pas
évidentes à maîtriser… Pourquoi l’école n’en proposerait-elle pas quelques
initiations ?
Par ailleurs, apprendre à lire, c’est également
apprendre à lire… les images, fixes et animées. La réalité n’est pas forcément
ce que nous voyons ! Vu la place que tiennent les médias dans notre
quotidien, n’est-on pas tout autant analphabète, quand on n’est pas au fait de
la conception et de la production des images ?
Enfin, apprendre à lire, n’est-ce pas encore
s’interroger en permanence sur les sources, la validité et la pertinence des
informations ? D’où viennent-elles ? Qui les donnent ? A quel
moment ? Pour quels enjeux ? Les informations, leur diffusion, leur
codage ne sont jamais neutres. Très tôt le jeune peut être sensibilisé à la
place et aux fonctions des données. Son esprit critique demande à être aiguisé
aux techniques de saisie et de décodage des différents médias, du livre à
Internet. Chacun a sa spécificité, ses
rituels, ses contraintes, sa culture ; chacun demande à être décodé et
situé de façon spécifique.
Débattre de l’école devient sûrement fondamental
sur tous les plans. Mais encore faudrait-il sortir de l’habitude ou des
évidences… A quoi sert une école qui ne fournit pas les repères pour notre
époque ? Toutefois ne me faites pas dire ce que je ne dis pas... Penser
l’école en termes de savoirs pour aujourd’hui ne signifie pas abandonner
l’histoire ou les langues anciennes. Bien au contraire, elles ont toutes leur
place… si elles sont enseignés non pas pour elles-mêmes, mais pour fournir un
sens au monde actuel. Mais cela est un autre débat !
André
Giordan, ancien instituteur, est professeur à l’université de Genève, directeur
du LDES. Ses derniers ouvrages : Une autre école pour nos enfants ?,
Delagrave, 2003, Apprendre !, Belin, 2002.