Un texte inédit d’Edgar Morin
(nouvelle version : mars 2010).
Sparsa colligo[1]
La grande Voie
n’a pas de porte. Des milliers de routes y débouchent
Proverbe zen
Il y a ceux qui voudraient améliorer les hommes et il
y a ceux qui estiment que cela ne se peut qu’en améliorant d’abord les
conditions de leur vie. Mais il apparaît que l’un ne va
pas sans l’autre et on ne sait par quoi commencer
André Gide
Journal 1942-49, p.31
Les forces « extérieures » du monde sont
les mêmes que celles qui nous agitent intérieurement ; ses drames, ses
tentations, ses lâchetés, ses cruautés
procèdent aussi de la vie intérieure de tous les autres êtres
humains….Les cruautés des tyrans leur viennent d’une vie intérieure qui nous
est commune à tous
Pierre
Guyotat
Il faudrait voir d’une part si le projet humain
réalisé durant ces six millénaires par l’homo historicus est le seul projet
humain possible et d’autre part voir s’il ne faudrait pas faire aujourd’hui
quelque chose d’autre.
Raimundo Pannikar
Si le domaine des idées est révolutionné, la réalité
ne peut demeurer telle qu’elle est
Hegel
Nous continuons à chercher des dépanneurs de la
planète alpha, alors que nous sommes sur la planète beta
Ph. Caillé
Une terre finie peut-elle supporter un projet
infini ?
Leonardo Boff
Quiconque croit qu'une croissance exponentielle peut
durer toujours dans un monde fini, est ou un fou ou un économiste
Kenneth Boulding
Nous sommes condamnés à mûrir si nous ne voulons pas
être condamnés à mourir
XX
Je ne cesse d’avoir de nouvelles preuves qu’un grand
potentiel de bonne volonté sommeille en nous.
Celle-ci n’est qu’atomisée, intimidée, piégée, paralysée et désemparée.
Dans cette situation, il est du devoir des hommes politiques de ramener à la
vie ce potentiel timide et sommeillant, de lui proposer une voie, de lui frayer un passage, de lui
redonner assurance, possibilité de se réaliser, bref espoir.
Vaclav Havel
Chaque chose en tout temps marche avec son contraire
Les mille et une nuits
Liez les extrêmes et vous aurez le véritable milieu
Fiedrich Schlegel
Pour atteindre l’humanité il faut le sens d’un
au-dela de l’humanité
Friedrich Schlegel
Notre temps n’est pas assez mûr pour cela, disent-ils
toujours. Est ce une raison pour y renoncer ?
Friedrich Schlegel
La réalité envoie des signes annonciateurs à
l’humanité
Peter Sloterdyk
Tout se passe comme si nous savions que quelque chose
d’énorme va soit se produire, soit échouer lamentablement
Mahaswata Devi
La crise sociale, économique et spirituelle actuelle
peut être dépassée grâce à la science, la spiritualité et la fraternité
Krishnammal Jagannathan
Il ne s’agit pas de trouver des
« solutions » pour certains « problèmes » mais de viser à
une alternative globale à l’état de choses existant, une civilisation nouvelle,
un mode de vie autre, qui ne serait pas la négation abstraite de la modernité,
mais son dépassement (aufhebung), sa négation déterminée, la conservation de
ses meilleurs acquis, et son au-delà vers une forme supérieure de la culture –
une forme qui restituerait à la société certaines qualités humaines détruites
par la civilisation bourgeoise industrielle. Cela ne signifie pas un retour au
passé, mais un détour par le passé, vers un avenir nouveau…
Michaël Lowy
-la
conscience est toujours en retard par rapport à l’immédiat : « no
sabemos lo que pasa y eso es lo que pasa » (Ortega y Gasset)
-il y a la
rapidité des processus en cours
-il y a la
complexité propre à la globalisation : inter-retro-actions innombrables
entre processus extrêmement divers (économiques, sociaux, démographiques,
politiques, idéologiques, religieux, etc)
-il y a nos
carences cognitives :
les cécités
d’une connaissance qui, compartimentant les savoirs, désintègre les problèmes
fondamentaux et globaux qui nécessitent une connaissance transdisciplinaire
l’occidentalo-centrisme
qui nous situe sur le trône de la rationalité et nous donne l’illusion d’être
dans l’universel
Ainsi ce
n’est pas seulement notre ignorance, c’est aussi notre connaissance qui nous aveugle.
Le processus
de mondialisation commence à la fin du XVe siècle avec la conquête des
Amériques et la circumnavigation autour du globe.La globalisation commence en
1989 avec l’effondrement des économies dites socialistes, l’universalisation du
marché et du capitalisme[2],
la constitution d’un réseau de télécommunications immédiates sur tout le globe
(fax, téléphone portable, Internet). Cette globalisation opère une unification
techno-économique occidentalisante sur
la planète en croissance rapide.
La globalisation a comporté, suite à
l’effondrement de l’URSS et la déconfiture du maoïsme, une vague démocratisante
en diverses parties de la planète, une valorisation des droits de l’homme et
des droits de la femme, dont les effets sont demeurés incertains et limités.
Elle a comporté également trois processus culturels à la fois concurrents et
antagonistes, d’une part un processus d’homogénéisation et de standardisation
selon les modèles nord-américains, d’autre part un contre processus de
résistances et de refloraisons de
cultures autochtones, et, en même temps, un processus de métissages culturels.
Enfin la
globalisation a produit comme l’infra-texture
d’une société-monde. Une société nécessite un territoire comportant de
permanentes et innombrables intercommunications, ce qui est arrivé à la
planète ; elle nécessite sa propre économie, ce qui est la cas de
l’économie mondialisée ; mais il lui manque le contrôle de
l’économie ; il lui manque les autorités légitimes dotées de
pouvoirs de décision ; il lui manque la conscience d’une communauté de destin,
indispensable pour que cette société devienne Terre Patrie. Aussi ce ne sont
pas seulement les souverainetés absolues des Etats-Nations, c’est aussi le mouvement techno-économique de
la globalisation qui, parce qu’incontrôlé, empêche la formation d’une société
monde
a) La crise de l’unification
L’unification techno-économique du globe
coïncide dès 1990 avec des dislocations d’empires et de nations aggravant la
balkanisation de la planète: dislocation de l’Union soviétique, de
Il y a à la
fois une relation inséparable et une contradiction formidable entre l’unité
techno-économique du globe et la prolifération d’Etats souverains.
En même temps, et en dépit de l’hégémonie
techno-économico-militaire des Etats-Unis
se développe un monde
multipolaire dominé par de grands blocs aux intérêts à la fois coopératifs et
conflictuels, où les crises multiples augmentent à la fois les nécessités de
coopération et les risques de conflit.
Ainsi la
globalisation, à la fois Une et Plurielle, subit sa propre crise de globalité, qui à la fois
unit et désunit, unifie et sépare[4].
b) les
poly-crises
La
globalisation ne fait pas qu’entretenir sa propre crise. Son dynamisme provoque
de multiples crises à l’échelle planétaire,
·
crise de l’économie mondiale, dépourvue de véritables
dispositifs de régulation[5]
·
crise écologique, issue de la dégradation croissante de la
biosphère, qui elle-même va susciter de nouvelles crises économiques sociales
et politiques
·
crise des sociétés traditionnelles, désintégrées par
l’occidentalisation ininterrompue
·
crise de la civilisation occidentale, où les effets négatifs de
l’individualisme et des compartimentations détruisent les anciennes
solidarités, où un mal-être psychique et moral s’installe au sein du bien être
matériel, où se développent les intoxications consuméristes des classes
moyennes, où se dégrade la sous-consommation des classes démunies, où s’aggravent les inégalités
·
crises démographiques produites par les surpopulations des
pays pauvres, les baisses de population
des pays riches, le développement
des flux migratoires de misère et leur blocage
en Europe
·
crise des villes devenues megapoles asphyxiées et asphyxiantes,
polluées et polluantes, où les habitants sont soumis à d’innombrables stress,
où d’énormes ghettos pauvres se
développent et où s’enferment les ghettos riches
·
crise des campagnes devenant déserts de monocultures
industrialisées, livrées aux pesticides, privés de vie animale, et camps de
concentration pour l’élevage industrialisée
producteurs de nourritures détériorées par hormones et antibiotiques
·
crise de la politique encore incapable d’affronter la
nouveauté et l’ampleur des problèmes
·
crise des religions écartelées entre modernisme et
intégrisme, incapables d’assumer leurs principes de fraternité universelle
·
crise des laïcités de plus en plus privées de sève et
corrodées par les recrudescences religieuses
·
crise de l’humanisme universaliste, qui d’une part se
désintègre au profit des identités nationales-religieuses, et d’autre part
n’est pas encore devenu humanisme planétaire respectant le lien indissoluble
entre l’unité et la diversité humaines.
c) La
crise du développement
L’ensemble de
ces multiples crises interdépendantes et
interférentes est provoqué par le développement, qui est encore considéré
comme la voie de salut pour l’humanité.
Le
développement a certes suscité sur toute la planète des zones de prospérité
selon le modèle occidental et il a déterminé la formation de classes moyennes
accédant aux standards de vie de la civilisation occidentale. Il a certes
permis des autonomies individuelles
délivrées de l’autorité inconditionnelle de la famille, l’accession aux
mariages choisis et non plus imposés,
l’apparition des libertés sexuelles, des loisirs nouveaux, la
consommation de produits inconnus, la découverte d’un monde étranger magique, y
compris sous l’aspect du Macdonald et du Coca-cola, et il a suscité de grandes
aspirations démocratiques.
Il a apporté aussi, au sein des nouvelles
classes moyennes, les intoxications consuméristes propres aux classes moyennes
occidentales, l’accroissement de la composante imaginaire des désirs ainsi que
l’insatiabilité de besoins toujours
nouveaux.
Il a apporté
aussi les côtés sombres de l’individualisme, c’est-à-dire l’égocentrisme, la
soif du profit, et l’autojustification (qui suscite l’incompréhension d’autrui)
. Le développement a créé de
nouvelles corruptions dans les Etats, les
administrations, les relations
économiques. Il a détruit les solidarités traditionnelles, exacerbé les
égoïsmes sans récréer de nouvelles solidarités et de nouvelles
communautés. D’où la multiplication des solitudes individuelles.
De plus, le
développement a créé d’énormes zones de misère, ce dont témoignent les
ceintures démesurées de bidonvilles qui auréolent les mégapoles d’Asie,
d’Afrique, d’Amérique latine. Comme l’a dit Majid Rahnema, la misère y chasse
la pauvreté des petits paysans ou artisans qui jouissaient d’une relative
autonomie en disposant de leurs polycultures ou de leurs outils de
travail. Je ne sais qui a dit
« le développement est un voyage qui comprend plus de naufragés
que de passagers ».
Le moteur du développement est techno-économique.
Il est censé entraîner les wagons du
bien-être, de l’harmonie sociale, de la démocratie. De fait, il est compatible
avec les dictatures pour qui le
développement économique comporte l’esclavagisation des travailleurs et la répression policière comme ce fut le
cas au Chili et au Brésil et comme le montre
l’hyper développement de
D’autre
part, le développement instaure un mode d’organisation de la société et des esprits où la spécialisation compartimente
les individus les uns par rapport aux autres et ne donne à chacun qu’une part
close de responsabilité. Et, dans cette fermeture, on perd de vue l’ensemble,
le global, et la solidarité. De plus, l’éducation hyper spécialisée remplace
les anciennes ignorances par le nouvel aveuglement.
Cet
aveuglement vient également de la conception techno-économique du développement
qui ne connaît que le calcul comme instrument de connaissance (indices de
croissance, de prospérité, de revenus, statistiques qui prétendent tout
mesurer) . Autrement dit, il ne fonctionne qu’avec le quantifiable. Il
ignore non seulement les activités non
monétarisées comme les productions domestiques et/ou de subsistance, les
services mutuels, l’usage de biens communs, la part gratuite de l’existence,
mais aussi et surtout ce qui ne peut être calculé : la joie, l’amour, la
souffrance, l’honneur c’est-à-dire le
tissu même de nos vies.
Le
développement est une formule standard qui ignore les contextes humains et
culturels. Il s’applique de façon indifférenciée à des sociétés et cultures
très diverses, sans tenir compte de leurs singularités, de leurs savoirs,
savoir-faire, arts de vivre, présents
aussi chez les peuples que l’on réduit à
leur analphabétisme, et dont on ignore par la même les richesses de leurs
cultures orales traditionnelles. Il constitue un véritable ethnocide pour les
petits peuples indigènes sans Etats.
Le
développement, promu comme vérité universelle pour la planète, est en réalité
pseudo-universaliste, puisqu’il donne le modèle occidental comme modèle
universel. C’est un produit du sociocentrisme occidental et c’est aussi un
moteur d’occidentalisation forcené. Il suppose que les sociétés occidentales
sont la finalité de l’histoire humaine.
Or le
développement-solution ignore que les sociétés occidentales sont en
crise du fait même de leur développement. Celui-ci a produit un
sous-développement intellectuel, psychique et moral. Intellectuel parce que la
formation disciplinaire que nous recevons, en
nous apprenant à séparer les
choses, nous a fait perdre l’aptitude à relier, et du coup l’aptitude à penser
les problèmes fondamentaux et globaux. Psychique parce que nous sommes dominés
par la logique purement économique et quantitative, qui ne voit comme perspective
politique que la croissance et le
développement, et que nous sommes poussés à tout considérer en termes
quantitatifs et matériels. Moral parce que partout l’egocentrisme prime la
solidarité. Il faut dire aussi que l’hyper-spécialisation, l’hyper-individualisme,
la perte de solidarité, tout ceci conduit
à un mal-être, y compris au sein
du bien-être matériel. Et ainsi nous vivons dans une société où les
solutions que nous voulons apporter aux autres sont devenues nos problèmes.
Aussi,
l’occident ressent en lui un vide et un manque, puisque de plus en plus nos
esprits désemparés font appel aux
psychanalyses et psychothérapies, au yoga, au bouddhisme Zen, aux
marabouts ; on essaie de trouver dans les cultures et les sagesses
d’autres continents, des remèdes à notre vide créé par le caractère quantitatif
et compétitif de nos vies.
La
conscience de la crise du développement n’est arrivée que de façon partielle,
insuffisante, limitée à la problématique écologique, ce qui a conduit à
attendrir la notion de développement en lui accolant l’épithète
« durable ». Mais l’os demeure.
Enfin, si
l’on considère que le développement, l’occidentalisation et la globalisation
sont les moteurs l’un de l’autre, alors
toutes les crises que nous avons énumérées peuvent être considérées aussi comme
les composantes d’une mega-crise à trois visages inséparables : crise du
développement, crise de l’occidentalisation, crise de la mondialisation
d) la crise de l’humanité
La globalisation,
l’occidentalisation, le développement sont donc les trois faces du même
dynamisme qui produit une pluralité de crises interdépendantes et
enchevêtrées, et qui elles-mêmes
produisant la crise de la globalisation, celle de l’occidentalisation, celle du
développement. Mais comme ce caractère complexe même de la crise planétaire est
généralement ignoré, cela indique que la multi crise est aussi cognitive.. La
gigantesque crise planétaire n’est autre que la crise de l’humanité qui
n’arrive pas à accéder à l’humanité.
Le
développement du développement développe la crise du développement et conduit
l’humanité vers de probables catastrophes en chaînes.
Le vaisseau
spatial terre est propulsé par quatre moteurs incontrôlés : la science, la
technique, l’économie, le profit. Leurs effets sont ambivalents. La science a produit non seulement des
élucidations et suscité des applications bénéfiques, mais a produit aussi les
armes de destruction massive, notamment nucléaires, et des possibilités
inconnues de manipulation des gènes et des cerveau humains. La technique,
ambivalente par nature, a permis d’asservir les énergies naturelles mais aussi
les êtres humains à son service. L’économie a produit non seulement des
richesses inouïes mais aussi des misères inouïes, et son manque de
régulation laisse libre cours au profit
lui-même propulsé et propulseur d’un capitalisme déchaîné hors de tout
contrôle, ce qui contribue à la course vers l’abîme.
A cela se
combine l’aggravation des diverses crises enchevêtrées qui, dans un monde disloqué, aggravent les
antagonismes, lesquels aggravent les déferlements idéologiques-politiques-religieux, lesquels
eux-mêmes intensifient les manichéismes
et les haines aveugles, suscitant des hystéries de guerre. Deux barbaries sont plus que jamais alliées.
La barbarie venue du fond des âges historiques qui mutile, détruit, torture, massacre, et la
barbarie froide et glacée de l’hégémonie du calcul, du quantitatif, de la
technique sur les sociétés et les vies humaines.
L’issue
catastrophique du cours actuel est ainsi
hautement probable, la probabilité étant définie par ce qu’un
observateur, en un temps et un lieu donnés, peut induire de la continuation des
processus en cours.
Aussi
peut-on dire que la globalisation
constitue le pire qui soit arrivé à l’humanité.
Mais il faut
dire également qu’elle en constitue le meilleur. Le meilleur est que pour la
première fois dans l’histoire humaine sont réunies les conditions d’un dépassement
de cette histoire faite de guerres
s’aggravant jusqu’au point de permettre le suicide global de l’humanité.
Le meilleur
est qu’il y ait désormais interdépendance accrue de chacun et de tous, nations,
communautés, individus sur la planète terre, et que se multiplient symbioses et
métissages culturels en tous domaines, en dépit des processus d’homogénéisation
qui par ailleurs tendent à détruire les
diversités.
Le
meilleur est que les menaces
mortelles et les problèmes fondamentaux
communs aient créé une communauté de
destin pour toute l’humanité.
Le meilleur
est que la globalisation ait créé l’infratexture d’une société-monde. Le
meilleur est que dans les conditions de communauté de destin et de possible
société-monde nous puissions envisager la terre comme patrie, sans que cette
patrie nie les patries existantes, mais au contraire les englobe et les
protège.
Mais la conscience des périls est encore faible et
dispersée. Mais la conscience de la nécessité de dépasser l’histoire n’a pas
encore émergé. Mais la conscience de la communauté de destin reste déficiente.
Mais la conscience d’une Terre Patrie est encore marginale et disséminée. Mais
la globalisation techno-économique
empêche la société-monde dont elle a pourtant créé les infratextures. Mais
il y a contradiction entre les souverainetés nationales encore absolues et la
nécessité d’autorités supra-nationales pour traiter les problèmes vitaux de la planète.
Ainsi
effectivement, la mondialisation est à la fois le meilleur (la possibilité d’émergence
d’un monde nouveau) et le pire (la possibilité d’auto-destruction de
l’humanité) Elle porte en elle des périls inouïs. Elle porte en elle des
chances inouïes. Elle porte en elle la
probable catastrophe. Elle porte en elle l’improbable donc possible espérance.
Tous les
processus actuels portent en eux des ambivalences. Toute crise, et la crise
planétaire de façon paroxystique, porte en elle risque et chance. La chance est
dans le risque. La chance s’accroît avec le risque. « Là où croit le péril
croit aussi ce qui sauve » (Holderlin).
La
voie : tout est à recommencer, tout est à repenser
Epoque qui
devrait être comme la renaissancce et plus encore l’occasion d’une repensée
reproblématisation généralisée
Mais la
chance n’est possible que s’il est possible de changer de voie. Est ce
possible ?
Quand un
système est incapable de traiter ses problèmes vitaux, il se dégrade, se
désintègre ou alors il est capable de susciter un meta-systême capable de traiter ses problèmes : il se
métamorphose
Le système terre est incapable de s’organiser pour traiter ses problèmes vitaux:
- périls
nucléaires qui s’aggravent avec la dissémination et peut être la privatisation
de l’arme atomique
-
dégradation de la biosphère
- économie
mondialisée dépourvue d’un
systême de contrôle/régulation
- retour des famines
- conflits ethno-politico-religieux pouvant se
développer en guerres de civilisation.
L’amplification et l’accélération de tous ces
processus peuvent être considérés comme le déchaînement d’un formidable
feed-back négatif, processus par lequel se désintègre irrémédiablement un système.
Le probable est la désintégration.
L’improbable
mais possible est la
métamorphose.
Qu’est ce
qu’une métamorphose ? Nous en voyons d’innombrables exemples dans le règne
animal notamment chez les insectes. Une chenille s’enferme dans une chrysalide. Elle commence
alors un processus qui est à la fois d’autodestruction et d’auto-reconstruction selon une
organisation et une forme différentes. Quand la chrysalide se déchire, il s’est
formé un papillon, qui est autre que la chenille, tout en demeurant le même.
L’identité s’est maintenue et transformée dans l’altérité.
La naissance
de la vie peut être conçue comme la métamorphose d’une organisation
physico-chimique, qui, arrivée à un point de saturation, a créé une méta-organisation,
l’auto-éco-organisation vivante, laquelle, tout en comportant exactement les
mêmes constituants physico-chimiques, a
produit des qualités nouvelles, dont l’autoreproduction, l’autoréparation,
l’alimentation en énergie extérieure, la capacité cognitive.
La formation
des sociétés historiques, au Moyen-Orient, en Inde, en Chine, au
Mexique, au Pérou constitue une métamorphose à
partir d’un agrégat de sociétés archaïques de chasseurs-cueilleurs, qui a produit les villes, l’Etat, les
classes sociales, la spécialisation du travail, les grandes religions,
l’architecture, les arts, la littérature, la philosophie. Et cela pour le
meilleur comme aussi pour le pire : la guerre, l’esclavage, la barbarie.
À partir du
XXIe siècle se pose le problème de la métamorphose des sociétés
historiques en une société-monde d’un
type nouveau, qui engloberait les Etats-nations sans les supprimer. Car la
poursuite de l’histoire, c’est-à-dire des guerres, par des Etats disposant des armes d’anéantissement, conduit
à la quasi-destruction de l’humanité. Il
y a la nécessité vitale d’une métahistoire. Alors que pour Fukuyama les
capacités créatrices de l’évolution humaine sont épuisées avec la démocratie
représentative et l’économie libérale,
nous devons penser qu’au contraire
c’est l’histoire qui est épuisée et
non les capacités créatrices de l’humanité.
C’est dans
la métamorphose que se régénéreraient les capacités créatrices de l’humanité.
L’idée de métamorphose est plus riche que l’idée de révolution. Elle en garde
la radicalité novatrice, mais la lie à la conservation (de la vie, des
cultures, de l’héritage des pensées et
des sagesses de l’humanité).
Pour aller
vers la métamorphose, il est nécessaire de changer de Voie. Mais s’il
semble possible d’en modifier certains cheminements, de corriger certains maux, il est impossible
de même freiner le déferlement techno-scientifico-économico-civilisationnel qui
conduit la planète aux désastres
Et pourtant
l’Histoire humaine a souvent changé de voie. Comment ? Tout commence,
toujours, par une initiative, une innovation, un nouveau message de caractère
déviant, marginal, modeste, souvent invisible aux contemporains. Ainsi ont commencé les grandes religions. Le
prince Sakyamuni a élaboré le
bouddhisme au terme d’une méditation solitaire sur la vie puis à partir de
quelques disciples s’est développée une religion qui s’est répandue en Asie. Jésus
était un chaman galiléen qui énonça sa
prédiction sans succès auprès du peuple juif, mais son message, repris et
universalisé par un pharisien dissident, Paul de Tarse, se répandit lentement
dans l’Empire romain pour devenir finalement
sa religion officielle. Mahomet
dut fuir
Aujourd’hui,
tout est à repenser. Notre époque
devrait être, comme fut la renaissance, et plus encore, l’occasion
d’une reproblématisation généralisée.
Tout est à repenser. Tout est à recommencer.
Tout en
fait, a recommencé mais sans qu’on le sache. Nous en sommes au stade de commencements,
modestes, invisibles, marginaux, dispersés.
Mais il existe déjà, sur tous continents, en toutes
nations, un bouillonnement créatif, une multitude d’initiatives locales, dans
le sens de la régénération économique, ou sociale, ou politique, ou cognitive,
ou éducationnelle, ou éthique, ou de la réforme de vie. Mais leur
dispersion est inouïe. (Tout ce qui devrait être relié est séparé,
compartimenté, dispersé). Ces initiatives
ne se connaissent pas les unes les autres, nulle administration ne les
dénombre, nul parti n’en prend connaissance. Mais elles sont le vivier du
futur. Le salut commencera par la base. Il s’agit de les reconnaître, de les
recenser, de les collationner, de les répertorier, et de les
conjuguer en une pluralité de
chemins réformateurs. En chacun et en tous, il s’agit de relier, améliorer,
stimuler. Ce sont ces voies multiples qui pourront, en se
développant conjointement, se conjuguer pour former
Pour élaborer les voies qui se rejoindront
dans la voie, il nous faut nous dégager des alternatives bornées, auxquelles
nous contraint le mode de connaissance et de pensée hégémonique :
Mondialisation/démondialisation
Croissance/décroissance
Développement/enveloppement
Il faut à la
fois mondialiser et démondialiser,
croître et décroître, développer et
envelopper ou « introverser »
Disons
rapidement ce qui apparaîtra nettement en cours d’exposé. L’orientation mondialisation/démondialisation
signifie que s’il faut multiplier les processus de communications et de
planétarisation culturelles, s’il faut que se constitue une conscience de
« terre-patrie » qui est une conscience de communauté de destin, il
faut aussi promouvoir, de façon démondialisante, l’alimentation de proximité,
les artisanat de proximité, les commerces de proximité, le maraîchage
périurbain, les communautés locales et régionales. Autrement dit il faut
développer à la fois le global et le local sans que l’un dégrade l’autre. Du
même coup, le monde humain doit évoluer en spirale, retourner partiellement au
passé pour repartir vers le futur : c’est à dire retourner aux paysans,
aux villages, à l’artisanat.
L’orientation
croissance/décroissance signifie qu’il
faut faire croître les services, les énergies vertes, les transports publics,
l’économie plurielle dont l’économie
sociale et solidaire, les aménagements d’humanisation des mégapoles, les
agricultures et élevages fermiers et biologiques, mais décroître les intoxications consommationnistes, la
nourriture industrialisée, la production d’objets jetables et non réparables,
le trafic automobile, le trafic camion (au profit du ferroutage).
L’orientation
développement/enveloppement signifie que l’objectif n’est plus fondamentalement
le développement des biens matériels, de l’efficacité, de la rentabilité, du
calculable, il est aussi du retour de chacun sur soi, sur ses besoins
intérieurs, de la stimulation de nos
aptitudes à comprendre autrui, notre prochain et notre lointain, d’un retour au temps long et non strictement
chronométré. L’enveloppement signifie le grand retour à la vie intérieure et au
primat de l’amour et de l’amitié
Il ne suffit
plus de dénoncer. Il nous faut
maintenant énoncer. Il ne suffit pas de rappeler l’Urgence. Il faut savoir
aussi commencer, et commencer par définir les voies qui conduiraient à
L’origine
est devant nous disait Heidegger. La métamorphose serait effectivement une
nouvelle origine.
Quelles sont
les raisons d’espérer ? Nous pouvons formuler cinq principes d’espérance :
1 Le
surgissement de l’inattendu et l'apparition de l’improbable. Ainsi la résistance victorieuse par deux fois
de la petite Athènes à la formidable puissance perse, cinq siècles avant notre ère, fut hautement improbable et
permit la naissance de la démocratie et
celle de la philosophie. De même fut inattendue et improbable la congélation de
l’offensive allemande devant Moscou en automne 1941, puis la contre-offensive
victorieuse de Joukov commencée le 5 décembre, et suivie le 8 décembre par
l’attaque de Pearl Harbor qui fit entrer les Etats Unis dans la guerre
mondiale.
2 Les vertus
génératrices/créatrices inhérentes à l’humanité. De même qu’il existe dans tout
organisme humain adulte des cellules souches dotées des aptitudes polyvalentes
(totipotentes) propres aux cellules embryonnaires, mais inactivées, de même il
existe en tout être humain, en toute société humaine des vertus régénératrices,
génératrices, créatrices à l’état dormant ou inhibé. Dans les sociétés
normalisées, stabilisées, rigidifiées, les forces génératrices/
créatrices se manifestent chez les marginaux souvent déviants que sont
artistes, musiciens poètes, peintres, écrivains, philosophes, découvreurs,
bricoleurs, inventeurs. Or la conscience
que tous les grands mouvements de
transformation commencent toujours de façon marginale, déviante, modeste, nous
montre que même (surtout ?) dans
les sociétés figées ou sclérosées peuvent apparaître les innovations créatrices
3 les vertus
de la crise : en même temps que des
forces régressives ou désintégratrices, les forces génératrices créatrices
s’éveillent dans les sociétés en crise. La crise de la mondialisation, la crise
du néo-libéralisme, la crise de l'humanité à l'ère planétaire sont riches de
périls mais aussi riches de possibilités transformatrices. Ainsi, de Seattle à
Porto Alegre et Belem s'est formée une volonté de répondre à la mondialisation
techno-économique par un alter-mondialisme ,
terme à prendre à la lettre comme
aspiration à un autre monde, et
qui pourrait conduire à l'élaboration d'une véritable « politique de l'humanité
»
4 Ce à quoi
se combinent les vertus du péril : « la où croit le péril croit aussi
ce qui sauve ». Là ou croit la désespérance croit aussi l’espérance. La
chance suprême est dans le risque suprême.
5
L’aspiration multimillénaire de l’humanité à l’harmonie (paradis, puis utopies,
puis idéologies libertaire/socialiste/communiste, puis aspirations juvéniles des années 60
(Peace-Love) et révoltes juvéniles de 68 ne peut mourir. Cette aspiration
renaît et renaîtra sans cesse. Elle est présente dans le grouillement des initiatives multiples et dispersées à la
base des sociétés civiles,
qui vont pouvoir nourrir les voies
réformatrices, elles-mêmes vouées à se rejoindre dans
L’espérance
était morte. Les vieilles générations
sont désabusées des fausses promesses et des faux espoirs. Les jeunes
générations sont en désarroi. Elles se
désolent qu’il n’ait plus de cause à laquelle se vouer, comme fut celle de notre
résistance durant le seconde guerre mondiale. Mais notre cause portait en elle
même son contraire. Comme disait Vassili Grossman de Stalingrad, la plus grande
victoire de l’humanité était en même temps sa plus grande défaite, puisque le
totalitarisme stalinien en sortait vainqueur. La victoire des démocraties
rétablissait du même coup leur colonialisme.
Aujourd’hui, la cause est sans équivoque, sublime : il s’agit de
sauver l’humanité.
L’espérance
est ressuscitée ! L’espérance n’est pas illusion. L’espérance vraie sait
qu’elle n’est pas certitude, mais sait que l’on peut faire un chemin en marchant (caminante no hay
camino, se hace el camino al andar), l’espérance non pas au meilleur des
mondes, mais en un monde meilleur, l’espérance qui sait que le salut par la
métamorphose est possible.
Les réformes
politiques seules, les réformes économiques seules, les réformes éducatives
seules, les réformes de vie seules ont
été et seront condamnées à l’insuffisance et à l’échec. Chaque voie ne
peut progresser que si progressent les autres. Les voies réformatrices sont corrélatives, interactives,
interdépendantes.
Pas de réforme
politique sans réforme de la pensée politique, qui suppose une réforme de la
pensée elle-même, qui suppose une réforme de l’éducation, laquelle elle même
suppose une réforme politique. Pas de réforme économique et sociale sans réforme
politique qui elle même suppose réforme
de la pensée. Pas de réforme de vie ni de réforme éthique sans réforme des conditions
économique et sociales du vivre, et pas de réforme sociale ni économique sans réforme
de vie et réforme éthique.
Plus
profondément encore la conscience de la nécessité vitale de changer de voie est
désormais inséparable de la conscience que le grand problème de l’humanité est
celui de l’état souvent monstrueux et misérable des relations entre individus,
groupes, peuples. La question très ancienne de l’amélioration des relations entre humains, qui a suscité
tant d’aspirations
révolutionnaires et tant de projets politiques, économiques, sociaux, éthiques,
est désormais indissolublement liée à la question vitale du 21ème
siècle qui est celui de
J’ai
déjà indiqué qu’à la base, dans toutes les sociétés civiles il y a multiplicité
d’initiatives dispersées, ignorées des partis, des administrations, des médias.
Tout est épars, séparé, compartimenté. Mais les
reliances, développements et
convergences des innombrables initiatives permettraient de frayer des
voies qui convergeraient pour former
L’action
politique s’est toujours fondée, implicitement ou explicitement sur une
conception de la société, de l’homme, et du monde, c’est à dire sur une pensée.
C’est ainsi qu’une politique réactionnaire a pu se fonder sur Bonald, Joseph de
Maistre, Maurras, qu’une politique modérée a pu se fonder sur Tocqueville, que
des politiques révolutionnaires ont pu se fonder sur Marx, Proudhon, Bakounine.
Une politique qui vise à l’amélioration des relations entre humains (peuples,
groupes, individus) doit plus qu’une autre se fonder non seulement sur une
conception de l’homme de la société et du monde (ou anthropologie) mais aussi
pouvoir se baser sur une conception pertinente du monde contemporain et de son
devenir.
C’est bien
l’effort que j’ai tenté dans «
Introduction à une politique de l’homme», « Pour une politique de civilisation
», « Terre Patrie ».
Il nous faut
plus encore : un diagnostic pertinent sur le cours actuel de l’ère planétaire
qui emporte l’espèce l’humaine :
c’est ce que j’ai tenté dans « Vers l’abîme » et c’est un concentré
de ce diagnostic qui se trouve présenté dans la première partie du présent
document.
La
régénération de la pensée politique suppose conjointement la réforme de la
pensée que nous indiquons plus loin. La nouvelle politique obéirait à une double orientation, celle d'une
politique de l'humanité et celle d’une politique de la civilisation. Et elle
veillerait à penser en permanence et simultanément planétaire, continental,
national et local.
La politique de l’humanité se justifie comme
politique de la communauté de destin de l’espèce humaine face à des problèmes
vitaux et mortels communs ; elle
concrétiserait cette conscience
dans l’idée de Terre patrie, laquelle loin de nier les patries
singulières les intégreraient dans une patrie commune. Les internationalismes
ignoraient l’importance des diversités culturelles et nationales. La «terre patrie» comporterait le souci de
sauvegarder indissolublement l’UNITE/DIVERSITE humaine : le trésor de
l’unité humaine est la diversité, le trésor de la diversité humaine est l’unité
humaine.
Elle
partirait du constat que la globalisation a créé le substrat d’une
société-monde (reseau de communications multiples sur le globe et économie désormais
planétaire) mais sans créer des
institutions propres et une conscience commune.
Elle œuvrerait pour la création
d’institutions planétaires compétentes pour
les problèmes vitaux de
l’économie, de la biosphère, des armes de destruction massive, de protection
des richesses culturelles. Il devient désormais nécessaire, d’élaborer, à
partir d’une ONU réformée, les premières
institutions d’une société-monde qui
pourraient éventuellement par la suite constituer une première forme de
gouvernance mondiale.
La politique
de l’humanité opérerait le
dépassement de l’idée de
développement, même soutenable (durable).
L’idée de soutenabilité, apporte au développement
la prise en compte de la sauvegarde de
la biosphère et corrélativement de la
sauvegarde des générations futures. Cette idée
a une composante éthique importante. Mais cette composante éthique ne
peut améliorer profondément l’idée même
de développement.
La notion de
développement appliquée à la société dérive de la notion de développement
biologique, de l’embryon à la personne devenue adulte. Mais le développement
biologique comporte corrélativement progrès en qualités et en quantités,
progrès en complexité, dont en solidarité entre tous les éléments en
développement, accroissement des communications entre les parties et le tout,
accroissement corrélatif de l’unité et des diversités
Or l’idée admise du développement se fonde
essentiellement sur le moteur techno-économique, conçu comme locomotive
entrainant démocratie et vie meilleure. C’est une idée réductrice, privée de complexité
et du sens des solidarités ; elle est sous-développée.
.
Enfin, la
notion de sous-développement a quelque chose d’injustement péjoratif, parce
qu’on appelle sous-développées des cultures qui comportent des savoirs, des
savoir-faire (en médecine par exemple), des sagesses, des arts de vivre souvent
absents chez nous ; bien entendu, elles comportent des superstitions, des
illusions, mais nous-mêmes nous avons nourri de nombreuses illusions, dont le
mythe du progrès comme loi de l’histoire, la dernière étant la capacité de
l’économie libérale à résoudre tous les
problèmes humains. Nous avons à nous
défaire de l’arrogance intellectuelle occidentalocentrique, et non des
supposés sanglots de l’homme blanc.
Il ne s’agit
nullement ici d’idéaliser les sociétés traditionnelles, qui ont leurs carences,
leurs fermetures leurs injustices, leurs autoritarismes. Il faut voir aussi
leurs qualités, et considérer leurs ambivalences. Nous devons également
concevoir toutes les ambivalences du développement et promouvoir les aspects positifs de
l’occidentalisation (les droits humains, les autonomies individuelles, la
culture humaniste, la démocratie). Ces éléments positifs peuvent et
doivent féconder une politique de
l’humanité, tandis qu’une politique de civilisation devrait refouler au second plan le négatif, qui aujourd’hui est au premier plan,
c’est-à-dire l’hégémonie de la quantité sur la qualité, la réduction de la
politique à l’économie, la réduction de la connaissance au calcul, (lequel
ignore la multi dimensionnalité de l’existence humaine), la domination de la
rationalisation (qui écarte tout ce qui
échappe à sa logique close), sur la rationalité ouverte.
Cela nous confirme que le problème désormais n’est pas de continuer sur
la voie du développement, n’est pas même de l’aménager avec quelques
adoucisseurs qui le rendraient soutenable; il est de changer de voie.
Nous pouvons
commencer à élaborer une voie nouvelle avec une politique de l’humanité et une
politique de la civilisation. Une politique de l’humanité peut et doit prendre
en charge des problèmes que normalement devrait résoudre le développement, par
exemple le problème accru de la faim. Une politique de la santé devrait pouvoir
fournir gratuitement les
médicaments, notamment contre le Sida
aux pays du Sud. Une politique de
l’humanité devrait fournir gratuitement aux mêmes pays tous les dispositifs
producteurs d’énergie verte , dont les centrales solaires et marémotrices. La politique de l’humanité, c’est aussi une politique
humanitaire à l’échelle de la planète qui devrait mobiliser, non seulement les
ressources matérielles, mais aussi la jeunesse des pays qu’on appelle développées, mobilisées dans un service civique
planétaire, qui remplacerait les services militaires, afin d’aider sur place
les populations dans le besoin. Une politique de l’humanité voit les différents
problèmes tels qu’ils se posent dans les différentes régions du globe, et au
lieu d’une formule standard appliquée dans les contextes les plus divers, elle
élaborerait des actions convenant à ces contextes. Une politique de l’humanité
est surtout une politique de LA civilisation, qui serait la symbiose entre ce
qu’il y a de meilleur de la civilisation occidentale, et les apports
extrêmement riches des autres civilisations.
La politique
de l’humanité comporte le respect des savoirs, savoir faire, arts de vivre
des cultures y compris orales. Il intègre ce qu’il y a de valable dans l’idée
actuelle de développement mais pour le concevoir dans les contextes singuliers
de chaque culture ou nation. De plus, comme je l’ai indiqué, il faut compléter la notion de développement par
celle d’enveloppement, c’est à dire de sauvegarde des qualités que le
développement tend à détruire, de retournement vers les valeurs non matérielles
de sensibilité, de cœur et d’âme.
La politique de l’humanité est une politique
de symbioses planétaires : elle prône
le grand rendez vous du donner et du recevoir dont parlait Senghor. Ainsi pour
les médecines : elle comporte l’apport des médecines occidentales en
hygiène, médicaments antisida, etc, mais l’intégration des médecines indigènes,
non seulement dans les nations de traditions médicales millénaires, Inde et
Chine, mais aussi dans les peuples archaïques d’Amazonie connaissant vertus et
venins des plantes ainsi que les thérapies chamaniques.
Quant à
la politique de civilisation, elle ne
saurait être limitée aux sociétés occidentales « développées » ;
elle vaut aussi pour toutes les parties
occidentalisées du monde.
La politique
de civilisation s’exercerait contre les
effets négatifs croissants du développement de notre civilisation occidentale
(cf mon diagnostic dans Politique de civilisation, Arlea). Elle
viserait à restaurer les solidarités, à
réhumaniser les villes, revitaliser les campagnes, renverserait l’hégémonie du
quantitatif au profit de la qualité de la vie,
prônerait le mieux plutôt que le plus, et contribuerait à la réforme de
vie.
Elle dépasserait l’alternative
croissance/décroissance dans la considération de ce qui doit
croitre/décroitre/demeurer stationnaire
Tout en
étant de portée planétaire, la politique de civilisation peut déjà être
entreprise à l’échelle d’une nation et, du même coup contribuer par l’exemple à
développer, pour l’Europe ou l’Amérique latine, une réforme à l’échelle d’un
continent
L’établissement
d’une institution permanente (conseil de sécurité économique) vouée aux régulations de l’économie
planétaire et au contrôle des
spéculations financières
Le développement d’une économie plurielle
comportant le développement des mutuelles, coopératives, entreprises
citoyennes, agriculture fermière, agriculture biologique, alimentation de proximité (en même temps que
régression de l’agriculture et de l’élevage industrialisés), généralisation du biochar[6]
qui supprimerait la faim dans le monde, microcrédit, commerce
équitable, entreprises citoyenne.
Le maintien
ou la résurrection des services publics nationaux (poste, télécommunications, chemins de fer) et
pour l’Europe, l’institution de
services publics européens
Un new deal
de grands travaux de salut collectif (énergies renouvelables, ceinture de
parkings autour des villes, transports publics non polluants, aménagement des chemins de fer pour le ferroutage)
1 En réponse
à l’accroissement des inégalités, institution d’un observatoire des
inégalités » déterminant les
réductions progressives des inégalités par le haut et par le bas
2 En réponse
à l’accroissement de la misère,
politique d’allocation de logement et nourriture aux démunis et
politique d’aide et incitation aux métiers de solidarité et de
convivialité ; retour des contrôles humains dans le monde désertique de
l’automatisation.
3 Réforme des
administrations. Débureaucratisassion des administrations devenues
sous-efficientes et inhumaines (cf. les indications dans ma conférence de Madrid)
Centrisme, hiérarchie, spécialisation, compartimentation corrigés par
combinaison de centrisme/polycentrisme/acentrisme, hiérarchie combinée avec
polyarchie et anarchie.
4
régénération des solidarités par institutions de maisons de la solidarité dans
les villes et d’un service civique de solidarité, l’aide à la formation de
métiers de solidarité[7]
et de convivialité
5 résurrection et actualisation de la notion
de bien commun naturel (eau, climat), de bien commun social (transports urbains) et
conversion des biens culturels (via internet) en biens communs
permettant de vastes démocratisations
culturelles
Toutes les crises de l’humanité planétaire,
dans la mesure où elles sont mal perçues, sous-évaluées, disjointes les unes
les autres sont en même temps des crises cognitives. Nous sommes arrivés au
paradoxe où ce qui nous aveugle est notre système de connaissance.
Les
aveuglements résultant d’une connaissance parcellaire, les illusions propres à une vision unidimensionnelle de
toutes choses vont de pair avec le
mirage que nous sommes arrivés à la société de la connaissance, alors que nous
sommes arrivés à la société des connaissances séparées les unes des autres ,et
que nous sommes inconscients notre aveuglement.
Nous nous
croyons détenteurs d’une pensée rationnelle alors que nous ne savons pas
distinguer rationalité et rationalisation ni reconnaître les limites de la raison.
Notre
connaissance séparatrice a perdu l’aptitude à contextualiser l’information et à
l’intégrer dans un ensemble qui lui
donne sens. Le morcellement et la
compartimentation de la connaissance en
des disciplines non communicantes
rendent inapte à percevoir et concevoir les problèmes fondamentaux et
globaux. La réforme de la pensée
nécessité une pensée de reliance, qui puisse relier les connaissances
entre elles, relier les parties au tout, le tout aux parties et qui puisse concevoir la relation du global
au local et celle du local au global. Nos modes de pensée doivent intégrer un
va et vient constant entre ces niveaux.[8]
Si nos
esprits restent dominés par une façon mutilée et abstraite de connaître, par
l'incapacité de saisir les réalités dans leur complexité et dans leur globalité,
si la pensée philosophique au lieu
d’affronter le monde, demeure enfermée dans des préciosités moliéresques, alors
paradoxalement notre intelligence nous aveugle.
Notre mode de connaissance parcellarisé
produit des ignorances globales. Notre mode de pensée mutilé conduit à
des actions mutilantes. Seule une pensée apte à saisir la complexité non seulement de nos vies, de
nos destins, de la relation individu/société/espèce mais aussi de l’ère
planétaire, peut tenter le diagnostic de la course actuelle de la planète vers
l’abîme et définir les réformes vitalement nécessaires pour changer de voie. Seule une pensée
complexe peut nous nous armer pour préparer
la métamorphose à la fois
sociale, individuelle et anthropologique.
Un nouveau
système d'éducation, fondé sur la reliance, radicalement différent donc de
l’actuel, devrait s'y substituer. Ce système permettrait de favoriser les
capacités de l'esprit à penser les problèmes individuels et collectifs dans
leur complexité. Il introduirait aux
problèmes vitaux, fondamentaux et globaux occultés par le morcellement
disciplinaire.
La réforme introduirait à tous les niveaux de
l’enseignement, depuis le primaire jusqu’à l’université, les matières
suivantes:
- les
problèmes de la connaissance : l’erreur, l’illusion ; qu’est ce
qu’une connaissance pertinente ?
- la nature
humaine comme trinité individu/société/espèce
- l’ère
planétaire : de la conquête du monde à la globalisation
- la
compréhension d'autrui, compréhension entre personnes, entre peuples, entre
ethnies[9].
- l’affrontement
des incertitudes
Elle
introduirait un enseignement de civilisation portant sur les médias, la
publicité, la consommation, la famille, les relations entre générations, la
culture adolescente, les addictions et intoxications de civilisation (le consumérisme,
l’intoxication automobile, etc...)
Une telle réforme d'éducation serait
indispensable pour le développement des voies nouvelles. Elle est inséparable de la réforme de pensée.
Paradoxalement l’une suppose l’autre. Seuls des esprits réformés pourraient réformer
le système éducatif, mais seul un système éducatif réformé pourrait former des
esprits réformés. Marx déjà, se demandait « qui éduquera les
éducateurs ». De fait ce sera par une multiplication d'expériences pilotes
que pourrait naître la réforme de
l'éducation, réforme particulièrement difficile à introduire car aucune loi
générale ne permettrait de l'implanter. C'est elle pourtant qui conduirait à
créer la forme d'esprit capable d’affronter les problèmes fondamentaux et
globaux, de les relier au concret, et qui conduirait à réformer la pensée. Réforme de l'éducation et réforme de la
pensée se stimuleraient l'une l'autre, en un cercle vertueux.[10]
C’est le
problème concret sur lequel devraient converger toutes les autres réformes.
Nos vies
sont dégradées et polluées par l’état lamentable et souvent monstrueux des
relations entre les humains, individus, peuples, par l’incompréhension
généralisée d’autrui, par la prosaïsassion
de l’existence consacrée aux tâches obligatoires que ne donnent pas de
satisfaction, au détriment de la poésie de l’existence qui s’épanouit dans l’amour, l’amitié, la communion, le jeu.
La recherche d’un art de vivre est un problème
très ancien abordé par les traditions de sagesse des différentes civilisations
et en occident par la philosophie grecque. Il se présente de manière
particulière dans notre civilisation caractérisée par l'industrialisation,
l'urbanisation, la recherche du profit, la suprématie donné au quantitatif… La
mécanisation de la vie, l’hyperspécialisation, la chronométrisation,
l’application du calcul et de la logique de la machine artificielle à la vie
des individus, la généralisation
d’un mal-être au sein du bien-être
matériel provoquent en réaction une
aspiration à la « vraie vie »
La réforme de vie vise à échapper à la vie
soumise aux contraintes et obligations extérieures comme à nos intoxications de
civilisation, elle est de chercher à vivre poétiquement, dans la
dialogique permanente entre raison et passion.
La réforme
de vie doit nous conduire à vivre les qualités de la vie, à retrouver un sens
esthétique, à travers l'art bien sûr mais également dans la relation à la
nature, dans la relation au corps, et à revoir nos relations les uns aux
autres, à nous inscrire dans des communautés sans perdre notre autonomie. C'est
le thème de la convivialité évoqué par Illich dans les années 70. Il existe
aujourd'hui, un peu partout, des germes de cette réforme. Ils apparaissent à
travers l'aspiration à une autre vie, à
travers les choix de vie visant à mieux
vivre avec soi-même et autrui, parfois le renoncement à une vie lucrative pour
une vie d’épanouissement, ainsi que dans une recherche d’accord avec soi même
et le monde que l’on constate dans les
attractions pour le bouddhisme zen, les
sagesses orientales, dans la recherche de l’alimentation saine que proposent
l’agriculture fermière et l’agriculture biologique… Cette aspiration à vivre
"autrement" se manifeste de façons multiples et l'on assiste un peu
partout à des recherches tâtonnantes de
la poésie de la vie, amours, fêtes, copains, rave parties. Les vacances
sont antidotes à la vie prosaïque
Une partie des citadins partage le temps entre, d'un côté une vie urbaine à
laquelle ils sont soumis avec ses contraintes et obligations, et d'un autre côté
une vie de week-end ou de vacances durant laquelle ils se déprogramment,
échappent à la chronométrie, abandonnent les vêtements citadins pour des
rustiques, voire la nudité, et
vivent librement pendant ce temps :
le club méditerranée est l’utopie concrète d’une vie libérée même de la monnaie
(il faut évidemment payer au préalable pour y vivre sans argent) Le contraste
est aussi fort que celui évoqué par Mauss lorsqu'il nous apprend que les
esquimaux ont une religion d'été et une religion d'hiver, avec des dieux
différents en fonction des saisons. Tout se passe comme si nous n'avions, nous
aussi, des dieux différents en fonction des périodes de la semaine ou de
l'année. Mais il ne suffit pas d'alterner : nous devons intégrer dans nos vies
quelques-unes des vertus que nous pouvons trouver dans nos vacances et loisirs.
Il y a mille ébauches de réforme de vie,
d’aspirations à bien vivre, à échapper au mal-être qu’a produit la
civilisation du bien-être matériel, à pratiquer la convivialité, qui ne sont
pas encore reliées. Mais si on considère ensemble ces éléments qui, séparément,
semblent insignifiants, il est possible
de montrer que la réforme de vie est inscrite dans les possibilités de notre
temps. Le dénominateur commun en est : la qualité prime sur la quantité, le
besoin d’autonomie est lié et le besoin de communauté doivent être
associés, la poésie de l’amour est notre
vérité suprême.
Relater ici
l’expérience du Monte Verita, celle d’Auroville à travers ses problèmes, celle
de communes californiennes, qui ont voulu réaliser la réforme de vie, mais ont échoué, tous ces échecs étant dus, semble
t’il à l’isolement de ces expériences de vie, à l’inconscience des difficultés
à maintenir une continuité, et à l’absence d’une conjonction avec
d’autres réformes qui leur auraient été solidaires
Parler du besoin d’harmonie qui traverse toute l’histoire humaine et
s’est exprimé dans les paradis, les utopies, les idées
libertaires-communistes-socialistes, les « communes » californiennes
et autres, les explosions juvéniles de mai 68 et qui renaîtront sans cesse sous
d’autres formes. Avec toujours les mêmes aspirations à l’autonomie, la
communauté, l’aspiration à vivre poétiquement.
La prise de
conscience que "la réforme de vie" est une des aspirations
fondamentales dans nos sociétés est un levier qui peut puissamment nous aider à
ouvrir
Aller au delà
de l’esprit de conquête, de domination, de réussite non pas l’annihiler, mais le réguler par le
développement des valeurs féminines (amour,
tendresse) Aller vers l’esprit d’épanouissement de communion de poésie (impossibilité d’éliminer la prose,
mais la subordonner).
La réforme de pensée dépend de la réforme de
l’éducation, mais celle ci dépend aussi d’une réforme de pensée
préliminaire, ce sont deux réformes maitresses en boucle récursive
l’une productrice/produit de la réforme de l’autre, et indispensable pour la
réforme de la pensée politique laquelle commandera les réformes sociales,
économiques, etc. En même temps la réforme de vie est cruciale, en
relation de boucle avec réforme de l’alimentation, de la consommation, de
l’habitat, des loisirs/vacances. Ces trois méta-réformes
permettent de concevoir la solidarité de toutes les réformes,
lesquelles les nourriront...
Constater la
barbarie de nos vies. Nous ne sommes pas intérieurement civilisés. La
possessivité, la jalousie, l’incompréhension, le mépris, la haine.
L’aveuglement sur soi même et sur autrui, phénomène général et quotidien. Que
d’enfers domestiques, microcosmes des enfers plus vastes des relations humaines.
Nous
retombons là sur une préoccupation très ancienne puisque les principes moraux
sont présents tant dans les grandes religions universalistes que dans la morale
laïque. Mais les religions qui ont prôné l'amour du prochain ont déchaîné des
haines épouvantables, et rien n'a été plus cruel que ces religions d'amour.
Il semble
donc évident que la morale mérite d'être repensée et qu’une
réforme doit l'inscrire dans le
vif du sujet humain.
Si on définit
le sujet humain comme un être vivant capable de dire « je », autrement dit
d'occuper une position qui le met au centre
de son monde, il s'avère que chacun de nous porte en lui un principe
d'exclusion (personne ne peut dire «je » à ma place). Ce principe agit comme un
logiciel d’auto-affirmation égocentrique, qui donne priorité à soi sur toute
autre personne ou considération et
favorise les égoïsmes. Dans le même
temps, le sujet porte en lui un principe d'inclusion qui nous donne la
possibilité de nous inclure dans une relation avec autrui, avec les « nôtres »
(famille, amis, patrie), et qui apparaît dès la naissance où l'enfant ressent
un besoin vital d'attachement. Ce principe est un quasi logiciel d’intégration dans un « nous », et
il subordonne le sujet, parfois jusqu’au sacrifice de sa vie. L'être humain est
caractérisé par ce double principe, un quasi
double logiciel: l'un pousse à l'égocentrisme, à sacrifier les autres à
soi ; l'autre pousse à l'altruisme, à l'amitié, à l'amour... Tout, dans notre
civilisation, tend à favoriser le logiciel égocentrique.
Le logiciel altruiste et solidaire est
partout présent, mais inhibé et dormant. Il peut se réveiller. C'est donc ce logiciel qui doit être stimulé.
Il faut concevoir également une éthique à
trois directions, en vertu de la trinité humaine :
Individu/société/espèce.
La réforme
morale nécessite l'intégration, dans sa propre conscience et sa propre
personnalité, d'un principe d'auto-examen permanent, car, sans le savoir, nous
nous mentons à nous-mêmes, nous nous dupons sans cesse. Nos souvenirs se
transforment, nous avons une vision de ce que nous sommes et des autres
entièrement pervertie par l'égocentrisme. Nous ne pouvons donc faire l'économie
de pratiquer l'auto-examen et l'autocritique. Or, là encore, dans notre
civilisation, il semble que nous ayons complètement oublié cette possibilité,
préférant confier la solution de nos
maux moraux et psychiques à des tiers tels les psychiatres, les psychanalystes.
Autrui est important pour nous connaître nous-mêmes, mais seul l'auto-examen
nous permet d'intégrer le regard d'autrui, dans notre effort pour mieux nous
comprendre nous-mêmes, avec nos carences, nos lacunes, nos faiblesses. . .
Aller vers les compréhensions mutuelles. Se
comprendre est indispensable si l'on veut comprendre l'autre. Cette
compréhension, nous l'avons potentiellement. Nous la manifestons lorsque nous
sommes au théâtre, au cinéma, ou lorsque nous lisons un roman. Nous sommes
alors capables de comprendre des personnages totalement éloignés de nous,
vivant dans des mondes exotiques, ou de personnages ambigus, parfois criminels,
comme le parrain de Coppola ou les personnages de Shakespeare. Nous comprenons
la misère du clochard, nous comprenons un vagabond comme Charlot. Mais lorsque
nous retournons dans la vie courante, nous perdons notre capacité à comprendre
autrui. Alors que nous l'avons dans l'imaginaire, nous la perdons dans la
réalité.
La réforme
morale doit développer deux caractéristiques fondamentales chez tout être
humain: l'auto-examen permanent et l'aptitude à la compréhension d'autrui. La
réforme morale doit bien évidemment être conjuguée avec la réforme de
l'éducation et avec la réforme de vie, qui elles mêmes doivent êre conjuguées
av ec les autres réformes.
C’est
l’éthique du citoyen qui, dans une société où il dispose de droits, doit
assumer ses devoirs pour la collectivité
Autant une éthique
universelle concernant tous les hommes était abstraite avant l’ère planétaire,
autant la communauté de destin de tous les humains la rend concrète. Nous
pouvons aujourdhui tenter d’agir pour l’humanité, c’est-à-dire d’abord
contribuer à la prise de conscience de la communauté de destin humain et à notre inscription comme citoyen de la
terre-patrie.
Les réformes
sont interdépendantes La réforme morale, la réforme de pensée, la réforme de l’éducation,
la réforme de civilisation, la réforme politique la réforme de vie
s’entr’appellent les uns les autres et
par là même leurs développements leur permettraient de s’entre dynamiser
Nous devons
être conscience de la limite des réformes
( de vie, éthique, donc aussi des autres) Homo est non seulement sapiens, faber, economicus,
mais aussi demens mythologicus, ludens.
On ne pourra jamais éliminer la capacité délirante, on ne pourra jamais rationaliser l’existence
(ce qui serait la normaliser, la standardiser, la mécaniser) On ne pourra jamais réaliser l’utopie de
l’harmonie permanente, du bonheur
assuré,
Ce qu’on peut espérer
c’est non plus le meilleur des mondes, mais un monde meilleur. Seul le
cheminement des sept réformes régénérera
assez le monde pour faire advenir
Tout est à réformer et transformer. Mais tout
a commencé sans qu’on le sache encore. Apportons la reliance, la conscience. Travaillons
à diagnostiquer, réformer, transformer chacun dans sa voie
Travailler à
relier, relier, toujours relier.
Répétons le
les réformes sont solidaires : la réforme de pensée dépend de la réforme
de l’éducation, mais celle ci dépend aussi d’une réforme de pensée, ce
sont deux réformes maîtresses en boucle récursive l’une
productrice/produit de la réforme de l’autre, et indispensables pour la réforme
de la pensée politique laquelle commandera les réformes sociales, économiques,
etc. En même temps la réforme de vie est cruciale, en relation de
boucle avec réforme de l’alimentation, de la consommation, de l’habitat, des
loisirs/vacances. Ces trois méta-réformes permettent de concevoir la solidarité
de toutes les réformes, lesquelles les nourriront...
Les chemins des réformes pourront se relier
pour former
[1] « Je réunis ce qui est épars, je rassemble ce qui est dispersé ».
[2] Les conséquences de l’échec du communisme ont été énormes : déchaînement capitaliste, déchaînements ethno religieux (y compris et parfois surtout dans les pays ex-socialistes)
[3]
Le
Progrès, grand mythe providentiel du monde occidental, avait envahi
toute la planète : il prétendait apporter à l ‘Ouest avec les développements de la démocratie libérale,
la meilleure société possible, à l’Est « l’avenir radieux » du
socialisme et partout ailleurs les accomplissements heureux du développement.
Partout science, raison, technique, économie libérale et capitalisme ici,
socialisme là, semblait être les moteurs d’un avenir humain d’harmonie. Nous avons eu l’illusion du progrès mécanique, automatique
de l’histoire et nous avons perdu cette illusion au cours des quinze dernières
années, quand nous avons commencé à comprendre que l’histoire n’allait pas vers
un progrès assuré, mais vers une incertitude extraordinaire – personne ne sait
ce que sera demain, personne ne peut dire si dans un mois nous sommes en guerre
avec l’Iran ou non, personne ne peut
dire ce que sortirait de cette guerre éventuelle avec l’Iran, etc. Donc, une
incertitude, mais pas seulement l’incertitude ; c’est que tout ce qui
était bénéfique pour nous, qui nous semblait raisonnablement bénéfique,
c’est-à-dire le développement de la science, a montré son ambivalence.
Effectivement la science produit des bienfaits considérables, mais elle produit
aussi des menaces et des dangers à travers les armes ou les manipulations
génétiques. La science produit des connaissances fabuleuses, que seule elle a
pu provoquer. Mais aussi la science produit, avec ses compartimentations
disciplinaires, des fermetures et des ignorances qui empêchent de voir, je le
répète, les problèmes globaux. La technique elle-même – parce que aujourd’hui
le vaisseau spatial (
[4] Alors que le grand problème posé par la globalisation est de sauvegarder inséparablement l’unité et la diversité humaines. Ce qui exige de comprendre que la trésor de l’humanité humaine est sa diversité que le trésor de la diversité humaine est sa diversité. Que le propre de l’unité humaine est de produire de la différence (entre individus, cultures, langues, cultures) et que le propre de la diversité humaine est d’être produite par l’unité humaine ( cf plus loin réforme politique)
[5] Il suffit de citer deux auteurs qui
parlent de l’intérieur du système puisqu’il s’agit de Patrick Artus directeur
de la recherche de Natixis et Marie
Paule Virard rédactrice en chef de Enjeux-les Echos de 2003 à 2008. Après avoir
écrit « le capitalisme est en train de s’autodétruire », ils
récidivent en 2008 avec : Globalisation le pire est à venir. Le
livre est écrit, précisons le, avant la grande crise de septembre 2008 ouverte
par la faillite de la quatrième banque d’affaires américaines Lehman Brother.
La page de garde de l’ouvrage est édifiante et pourrait relever de la
littérature altermondialiste si elle n’émanait d’auteurs au cœur du
système : « le pire est à venir de la conjonction de cinq
caractéristiques majeures de la globalisation : une machine inégalitaire
qui mine les tissus sociaux et attise les tensions protectrices ; un
chaudron qui brûle les ressources rares, encourage les politiques d’accaparement
et accélère le réchauffement de la planète ; une machine à inonder le
monde de liquidités et à encourager l’irresponsabilité bancaire ; un
casino où s’expriment tous les excès du capitalisme financier ; une
centrifugeuse qui peut faire exploser l’Europe » . Fermez le ban ! ce
sont là des avis venus de l’intérieur du système financier lui-même tout comme
ceux d’Alan Greenspan, l’ancien patron de
Patrick Viveret dans « André
Gorz : Un penseur pour le XXIe siècle », La découverte, 2009
[7] sur l’aptitude à la solidarité, cf Réforme morale, les deux logiciels
[8] Voir Edgar Morin « Introduction à la pensée complexe » ESF 1990
[9] Tous ces points sont développés dans Edgar Morin, « les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur » éditions du Seuil, 2000.
[10] Une telle réforme intégrerait l’expérience des enseignements « d’éducation nouvelle » initiées par de grands pédagogues comme Decroly, Freinet, Montessori et autres.