Une «démarche chemin» d’éducation et de
coopération
pour une Terre partagée.
Sommaire
L’éducation
en réponse à des préoccupations de gestion
Un
partenariat harmonisé autour d’objectifs éthiques.
Une
méthode originale adaptée aux différents contextes
socioculturels
et économiques.
Depuis
le bassin versant des Maures…
…jusqu’au village sahélien de Markoye
Education
à l’environnement et à la diversité culturelle
Le Syndicat Intercommunal de
Distribution d’Eau de la Corniche des Maures 1 (S.I.D.E.C.M.) est chargé de
l’alimentation en eau potable des communes du golfe de Saint-Tropez, sur le
littoral méditerranéen du massif des Maures, dans le sud-est de la France.
Dans une région touristique où la demande en eau a
fortement augmenté et où les sécheresses se sont accentuées, il a cherché à
diversifier et à protéger ses sources d’approvisionnement.
C’est autour du projet très sensible de construction
d’un barrage au cœur du massif des Maures que le SIDECM s’est engagé pour la
première fois dans des actions d’information et de sensibilisation.
Dans cette région qui avait vécu le drame de la
rupture du barrage de Malpasset dans les années 1950,
la population n’était pas disposée à accueillir un nouveau projet de barrage.
Le maire de la commune de La Mole, située à l’aval du projet, avait clairement
annoncé qu’il conditionnait la signature du permis de construire à l’avis de sa
population, après l’avoir consultée par voie de référendum.
Pour essayer d’inverser une
opinion défavorable, le SIDECM décida de s’engager dans une campagne
d’information et de concertation qui allait durer près de deux ans. Il s’est
d’abord agi d’écouter les gens du pays, de dialoguer avec eux pour chercher à
comprendre leurs craintes et la manière dont ils se représentaient le projet.
Sans le savoir, cette approche esquissait déjà les prémices d’une « démarche
chemin ».
De nombreuses réunions
publiques, des expositions, la réalisation d’un film et de maquettes… et puis
des premières actions de sensibilisation à l’eau ont jalonné cette campagne.
Pour toucher l’ensemble de la population, le SIDECM
s’est également tourné vers le public scolaire en allant animer dans les écoles
des séances de sensibilisation à la problématique de l’eau dans notre région
méditerranéenne. A l’issue de cette longue phase de concertation, plus de 80 %
des habitants de La Mole se sont rendus aux urnes un dimanche de février 1988,
et 66,5 % des votants se sont prononcés en faveur de la construction du
barrage.
Ce succès conforta le SIDECM
dans l’idée qu’une bonne gestion de l’eau passe par des actions fortes de
sensibilisation et de concertation qui favorisent la
participation des citoyens. Il décida donc de poursuivre et d’approfondir ses
activités d’information et de sensibilisation autour de l’eau.
Dans le même temps, il s’était
engagé aux côtés de plusieurs ONG pour soutenir des projets de reboisement et
d’aménagements hydrauliques dans la zone sahélienne du Burkina Faso. L’intérêt
d’ouvrir ses activités éducatives à la connaissance de cette région africaine
et aux échanges avec sa population est très vite apparu évident.
Ainsi est né le projet « l’eau
partagée » qui cherche à relier en permanence les activités d’éducation et les
activités de coopération.
Ces activités sont inscrites dans les réalités vivantes
des territoires du Pays des Maures (France) et de la région de Markoye (Burkina Faso). Dans une approche systémique de ces
territoires, un des objectifs majeurs est de permettre aux participants de
découvrir en quoi les êtres et les choses, les êtres entre eux et avec le monde
dont ils savent qu’ils font partie, sont profondément solidaires. Car au fond
l’enjeu central est bien celui de la pérennité du monde, de sa durabilité, qui pose clairement la question éthique de notre
relation avec la Terre, avec les autres êtres humains et avec tous les êtres vivants.
Pour comprendre ces
nécessaires solidarités locales et planétaires, les activités sont organisées
de manière à étudier l’eau dans ses interrelations avec les autres éléments :
les minéraux, les végétaux, les animaux et les hommes. Il s’agit d’une approche
partagée, multidimensionnelle et non anthropocentrique.
L’ouverture des activités à la
dimension planétaire permet de prendre en considération toute l’importance de
la valeur culturelle et même spirituelle qui
s’attache à l’eau, avec toute la diversité des regards, des représentations et
des systèmes de valeurs que les différents groupes humains ont bâti
autour d’elle.
Il s’agit donc bien d’une approche où l’on
s’intéresse à la fois à l’objet étudié – l’eau, l’environnement – et au sujet
qui l’utilise dans sa réalité sociale et culturelle.
Le SIDECM est chargé de l’alimentation en eau des
communes de Cavalaire, Cogolin, La Croix- Valmer, Gassin, Grimaud, Plan de
la Tour, Ramatuelle, Le Rayol Canade
et Saint-Tropez
La mise en œuvre de ce projet nécessite la
mobilisation d’un large et authentique partenariat. Car la réalité du monde
d’aujourd’hui se manifeste dans une extrême complexité et l’école toute seule
ne peut pas répondre, seule, aux exigences éthiques et professionnelles d’un
projet d’éducation à l’environnement. Pour comprendre les mécanismes et les
enjeux de cette complexité, pour peser sur les choix d’actions à venir, il nous
faut construire un outil de pensée qui intègre cette causalité circulaire,
interactive, interdépendante : la « pensée complexe ou systémique ». Cette
complexité exige la mise en œuvre d’une large interdisciplinarité que le projet
« l’eau partagée » a construit à travers le réseau étroitement tissé des
compétences d’un partenariat interinstitutionnel : professionnels de l’eau et
de l’environnement, enseignants et pédagogues, associations agissant dans les
domaines de l’environnement et de la coopération.
Ce partenariat harmonisé permet d’offrir aux enfants
et adultes inscrits dans le processus d’éducation/formation des situations
d’apprentissages relevant de trois champs :
-
le
cadre formel de l’école qui
organise son enseignement inter et transdisciplinaire à partir des instructions
officielles.
-
Le
cadre non formel du syndicat
des eaux, des professionnels de l’eau et de l’environnement (observatoire
marin, Office National des Forêts…) qui offre aux participants d’authentiques
situations de vie en donnant un contexte et un sens aux apprentissages
-
Le
cadre informel enfin qui
fédère, avec plusieurs ONG, les actions militantes en direction de la région
sahélienne de Markoye. C’est le lieu propice à
l’émergence d’une conscience planétaire des enjeux de survie de l’espèce.
L’efficacité de ce partenariat
éducatif implique l’élaboration d’un référent commun, la charte de l’eau
partagée, qui s’architecture autour de valeurs communes de respect, de
solidarité, de partage, et de postulats psychopédagogiques.
Objectif fondamental de
l’éthique éco citoyenne du projet, le changement réel des comportements ne
pourra être effectif que si l’action
éducative s’appuie sur une « pédagogie différenciée » qui prend en compte les
représentations mentales des différents acteurs et toutes les dimensions de
leur personnalité : rationnelle, corporelle et imaginaire.
Aussi, les activités proposées mettent en œuvre une
méthode originale, la « démarche chemin », qui permet, à partir d'une
problématique donnée, de bien prendre en compte les contextes, ressources et
contraintes locales. Le concept de démarche chemin a été forgé par Edgar Morin
dans son essai Eduquer pour l’ère planétaire. Il en donne la définition
suivante : « la méthode comporte deux niveaux qui s’articulent et se rétro
alimentent : d’une part, elle favorise le développement de stratégies pour la
connaissance et d’autre part elle favorise le développement de stratégies pour
l’action ».
Cette option méthodologique qui fonde l’originalité
du projet « l’eau partagée » a fait la preuve de son efficacité non seulement
sur le territoire français du Pays des Maures, mais également dans le contexte
en totale rupture, géographique, culturelle et socio-économique du village
sahélien de Markoye, au nord est du Burkina Faso.
Chaque année les activités de
terrain permettent à environ 2.000 élèves des écoles et collèges de la région
d’aller voir ce qui se passe derrière leur robinet. Ils arpentent les versants
du massif des Maures pour suivre les cheminements superficiels et souterrains
de l’eau, depuis ses sources jusqu’au littoral marin. Ils pêchent pour observer
la vie d’une rivière, d’un lac et de la mer. Ils recherchent un trésor dans
l’univers magique de la forêt méditerranéenne, ils étudient les nombreuses
pollutions provoquées par les activités humaines avant d’essayer eux-mêmes de
débarrasser une eau sale de ses impuretés…
L’organisation des journées autour d’un thème
dominant (l’eau et les minéraux, l’eau et les végétaux, l’eau et les animaux,
l’eau et les hommes) permet d’aborder l’eau dans ses interrelations avec les
autres éléments. Cela met les participants en situation de partage et favorise
le développement de leur pensée systémique.
Ils explorent corporellement le réel : ils cassent de
la roche pour fabriquer de la terre, ils essaient d’enfoncer leur doigt dans la
roche dure et dans la terre, ils versent de l’eau sur la roche et sur la terre,
ils relèvent le défi de stopper l’écoulement de l’eau en construisant un
barrage…
Ces expériences concrètes sont prolongées par des
moments de questionnements et de réflexion métacognitive, qui favorisent la
construction de notions et de concepts.
Le tâtonnement expérimental est conforté par une
recherche en groupe souvent contradictoire, argumentée, et un statut positif de
l’erreur.
On est bien là dans le
processus de « démarche chemin » dont Edgar Morin dit qu’il s’agit « d’un
outil de pensée complexe qui ne propose pas dans son dialogue un programme,
mais un chemin (méthode) au cours duquel on pourra mettre à l’épreuve certaines
stratégies qui se révéleront fructueuses ou non pendant le chemin dialogique.
En ce sens, la pensée complexe engendre sa propre stratégie, inséparable de la participation
inventive de ceux qui la développent ».
Fortement ancrées dans la
réalité vivante d’un territoire, ces activités s’ouvrent à la découverte de la
vie quotidienne d’un village de
l’Afrique subsaharienne. Les échanges qui en découlent s’appuient sur une «
pédagogie de la rupture » pour favoriser la prise de conscience des enjeux
planétaires des questions d’eau et d’environnement.
Inscrites dans les projets pédagogiques des écoles
participantes, ces activités donnent lieu à de nombreux prolongements en classe
tout au long de l’année scolaire :
·
des
jeux, comme celui de la « porteuse d’eau » qui est aujourd’hui scellé dans une
cour de récréation
·
des
réalisations techniques, comme un séchoir solaire qui est utilisé par les
femmes de Markoye pour conserver leurs productions
maraîchères
·
des
livres de poésies ou de photographies, des maquettes, des reportages, des
spectacles…
Toutes ces créations sont présentées au grand public
à l’occasion de l’exposition qui se tient chaque fin d’année scolaire dans une
des neuf communes du syndicat. Cet événement est le lieu de riches échanges
humains et culturels avec les villageois de Markoye
présents et avec des danseurs et musiciens du Burkina Faso. L’organisation de
tombolas et des ventes permet également aux élèves de recueillir de fonds pour
participer au financement des projets de développement des villageois
sahéliens.
L’exposition l’eau partagée est l’aboutissement de
toutes les dimensions éducatives du projet :
·
éducation
à l’environnement et à sa protection
·
éducation
à la diversité des cultures et à leur respect
·
éducation
à la solidarité et à la coopération
En écho au colloque
international « éthique de l’eau et éducation des populations » que le SIDECM a organisé en 2003 sous le
haut patronage de l’UNESCO, l’expérience de mise en œuvre de la démarche chemin
a été engagée dans le village de Markoye en février
2004.
Nous n’en donnons ici que les
grandes étapes, sachant que le détail de cette expérience fera l’objet d’un
chapitre du traité d’éducation « l’eau
partagée » en cours d’édition.
Grâce à la collaboration pédagogique du collège
local, avec la participation active des groupements villageois, de
l’association des parents d’élèves, des animateurs des ONG partenaires des
agents de l’environnement et de la santé, et d’une association culturelle
locale, le processus a été engagé par une analyse des ressources et contraintes
locales. Un temps important a été ensuite consacré à l’émergence des
représentations mentales de chacun autour du mot « eau ». Dans un climat
d’authentique communication, il a permis d’élaborer progressivement du sens
commun, et après un travail de catégorisation, de voir émerger les
problématiques environnementales et les enjeux liés à l’eau sur le territoire
de Markoye. C’est autour de quatre grands thèmes – Nature,
culture, agriculture et santé – que les groupes de travail réunissant les différents partenaires se sont
organisés et sont partis enquêter sur le terrain en observant les situations et
en interviewant les habitants.
Chacun des groupes a ensuite présenté le résultat de
ces travaux au grand groupe ce qui a permis de faire émerger quatre projets qui
paraissaient essentiels à la communauté éducative élargie jusqu’au village :
·
un
collège propre pour un village propre
·
recueil
des contes, histoires et légendes autour de l’eau
·
expérimentation
de techniques d’irrigation goutte à goutte dans les
plantations et cultures maraîchères
·
réalisation
d’outils d’information : bulletin, exposition.
Les partenaires adultes se sont ensuite réunis pour
analyser le vécu des différentes journées et dégager les principes méthodologiques de la démarche chemin engagée.
Nous étions là dans le deuxième niveau de pertinence de la démarche, à
savoir l’organisation de stratégies pour la connaissance. Après avoir permis
d’organiser l’action, la démarche aidait à l’élaboration progressive d’une
modélisation de son propre fonctionnement.
Depuis, les différents partenaires villageois ont
fait vivre ces différents projets en faisant alterner des temps pour l’action
et des temps pour la réflexion dans une réelle dynamique d’auto formation.
L’évolution du projet d’irrigation
goutte à goutte illustre bien ce processus spiralaire
cumulatif :
·
février
2004 : émergence du projet pour répondre aux problématiques de manque d’eau et
d’inondabilité des jardins maraîchers
·
Début
2005 : décision de créer une parcelle expérimentale autour de la pompe du
collège
·
2005
: réflexions sur les techniques à mettre en œuvre – recherche des financements
·
Début
2006 : mise en place des équipements (château d’eau, panneaux solaires, réseau
d’irrigation), plantation d’une première rangée de haie vive et de deux
planches maraîchères avec la participation d’élève du collège de Cogolin
(France)
·
Année
2006 : suivi des cultures et des équipements par les partenaires villageois :
auto formation
·
Fin
2006 : retour réflexif sur l’action, auto évaluation, nouvelles orientations
avec l’extension des plantations et des cultures maraîchères.
·
Année
2007 : suivi des cultures et des équipements par les partenaires villageois :
auto formation.
·
Fin
2007 : retour réflexif sur l’action, auto évaluation.
Le succès de cette démarche expérimentale, tant du
point de vue de la réussite des plantations que de l’appropriation des
techniques par les acteurs locaux, permet aujourd’hui d’envisager de l’étendre
à l’échelle d’un grand jardin maraîcher. Suivant le même processus, les autres
projets ont également fait leurs chemins :
·
le
recueil de « récits au pays des hommes
intègres » est sur le point d’être édité.
·
Des
médiateurs de la propreté ont été formés à l’intérieur du collège qui a mis en
place des équipements adaptés.
·
Une
première exposition ouverte au villageois a été organisée pour les informer de
l’évolution de ces différents projets.
Trop souvent, les actions
d’éducation et de coopération autour de l’eau se résument à des transferts de
savoirs techniques et technologiques.
Cela explique leurs nombreux échecs en termes de changements réels des
comportements et de durabilité.
L’eau est un objet éminemment social et culturel, qui
tient une place importante dans toutes les mythologies et dans toutes les
religions du monde.
La démarche chemin proposée par le projet « l’eau
partagée » permet de bien intégrer cette diversité car elle se fonde sur une
véritable prise en compte des représentations mentales, des contextes et des contraintes
des différents territoires concernés.
C’est sans aucun doute la principale clé de son
succès dans les activités menées sur le territoire du Pays des Maures où elle
s’applique à mettre en œuvre une pédagogie différenciée qui respecte la
diversité culturelle de tous les participants : élèves, enseignants,
animateurs, partenaires…
Cela explique aussi la réussite de l’expérience menée
à Markoye qui démontre la capacité de cette méthode à
s’adapter à un contexte géographique et culturel très différent. D’abord et
avant tout parce qu’elle reconnaît aux acteurs de terrain, avec leur vécu et
leur culture, une expertise citoyenne. La transmission des connaissances n’est
pas réservée à l’école. Il faut considérer les acteurs des cultures
traditionnelles comme autant de pédagogues anonymes, riches de savoirs faire
éducatifs. Les contes enracinent les peuples dans les confins des origines
comme dans les recoins de l’imaginaire. Ce n’est donc pas un hasard si le livre
de « récits au pays des hommes intègres » est né de et par cette méthode.
En puisant dans cette dimension culturelle de l’eau,
la démarche chemin donne toutes ses chances à la mobilisation participative des
acteurs locaux.
René Jam