Au
moment où l'on se penche avec tant d'intérêt, et même d'inquiétude, sur une
orientation scolaire continue tout au long du
premier cycle et à son issue, orientation qui repose, pour une très
large part, sur les appréciations que les maîtres portent sur chacun de leurs élèves
; où il devient nécessaire d'analyser les résultats
obtenus par un élève dans des disciplines différentes ; où il
faut suivre l'évolution de ces résultats, tout au moins dans les
disciplines dites fondamentales, pendant les quatre années du premier
cycle ; où il faut comparer les résultats d'un élève à ceux d'un élève «
normalisé », dont aucune définition objective ne semble possible (quelle est, par exemple, la norme d'un
élève de 30 B apte à suivre
en seconde C ?), on doit se demander si les échelles de Valeurs utilisées par les professeurs sont
concordantes et stables. Si la réponse
à cette question est négative nous aurons alors à craindre des erreurs dans les conclusions des
maîtres et les décisions des conseils
; et nous connaîtrons les mêmes craintes en ce qui concerne les examens
et les concours.
La
tradition en France est de considérer la note chiffrée comme le
premier élément, sinon l'élément fondamental, de toute appréciation.
Nous avons la manie de la note chiffrée ; trop de maîtres croient
à leurs notes chiffrées ; ils ont l'impression, et même la certitude,
que leurs échelles de notation sont comparables, qu'un 13/20
a une valeur, disons, nationale ; que s'ils notent 13 1/2 au lieu
de 13 c'est que ce demi-point est nécessaire pour caractériser
des différences réelles, appréciées parce qu'appréciables, dans
la chose jugée. Nous avons déjà montré que cette confiance est absolument illusoire.
La
majorité de nos élèves travaillent pour la note ; je dirai même
que le classement leur importe avant tout et qu'ils sont animés
du plus fâcheux esprit de compétition qui consiste à vouloir se classer par
rapport à leurs camarades et non pas par rapport à eux-mêmes.
Et
puisqu'il faut des points pour être bien jugés ou pour « passer »
tous les moyens sont bons pour les obtenir ; ainsi s'explique, en
partie, l'état de fraude devant lequel nous demeurons impuissants.
Nous
apparaissons comme les premiers responsables de ce fâcheux état d'esprit :
—
nous ne décidons du sort final d'un élève qu'en le soumettant
à des examens et concours, c'est-à-dire à un nombre limité
d'épreuves différentes ; leur correction aboutit à des notes ; des
coefficients interviennent ; une addition termine les opérations...
une délibération plus ou moins brève... et la décision est prise... l'addition
est une commodité ; elle est aussi une tranquillité :
« Madame, votre fils n'a pas atteint la moyenne : il est donc collé
». Madame s'incline : une addition ne saurait se discuter ; et
d'ailleurs, le jury n'est-il pas souverain ? Tout ceci est une façon de se
réfugier dans l'irresponsabilité et de pratiquer le fétichisme à l'égard du diplôme.
M.
ZAMANSKY, doyen de la Faculté des Sciences de Paris, écrit
: « L'enseignement du second degré semble s'organiser sur l'idée
fixe que, quand leur enfant a 10 ans, les familles ont déjà [obsession
du concours de recrutement auquel il devra se présenter
huit ans plus tard. Dès lors, on organise les études en vue d'assurer
le succès au concours. »
A
certaines époques de l'année toute la France est en transe ; tous
les enseignants et une bonne partie des enseignés jonglent avec les chiffres,
les coefficients, les totaux, les moyennes... et l'on criera aux injustices,
surtout sur celles dont seront victimes les
meilleurs élèves sans qu'on s'attarde par trop sur celles dont pourront bénéficier les
mauvais.
—
tout au long de la scolarité, nous plaçons des compositions
trimestrielles ; véritables accidents qui, trop souvent encore, conduisent
au calcul — sans qu'on sache trop comment la calculer
— d'une moyenne générale annuelle qui, elle aussi, est notre commodité et notre
tranquillité ;
— abusivement, le redoublement d'une bourse nationale
est accroché à la
moyenne générale annuelle des compositions ;
— le
passage d'un élève de Première dans la classe terminale
dépend largement de la moyenne annuelle des compositions
sans, toutefois, que joue automatiquement cette moyenne ; celle-ci
peut défavoriser les élèves brillants dans quelques disciplines et faibles
dans d'autres ; un élève moyen en tout ne court aucun
risque ; c'est nier les aptitudes et les goûts personnels.
Certes,
le dossier scolaire est destiné à corriger, s'il y a lieu, l'automatisme
de la moyenne ; mais que renferme-t-il ? reconnaissons
que c'est plutôt un livret scolaire qui ne comprend que les notes
et les places dans les compositions, assorties de quelques appréciations rapides,
rarement, explicatives des professeurs.
Comment,
dans ces conditions, les élèves et leurs parents n'attacheraient-ils
pas une importance majeure à la question des notes
chiffrées puisque nous-mêmes, professeurs et administrateurs,
montrons cet attachement ?
Remarquons
qu'en tant que fonctionnaires, nous sommes notés de
0 à 20... et je sais qu'on tient à la note... Mais, fort heureusement,
la sagesse s'est emparée des notateurs car, pratiquement,
l'échelle 0-20 s'est singulièrement rétrécie : la note administrative
20 est rare ; la note 17 et les notes inférieures le sont également.
Il en résulte que presque toutes les notes sont des 18 et
19... 19 quand on est très bien ou bien... 18 quand on est, disons, moins bien.
Ainsi,
l'échelle prévue de 0 à 20 est devenue, à l'usage, une échelle binaire encadrée
de deux nuances, ce qui fait finalement quatre catégories :
celle
des « exceptionnels » 20
celle
des « très bons-bons » 19
celle
des « assez bons-moyens » 18
celle
des « insuffisants » 17
et moins
Avant
d'aborder la très difficile, sinon impossible, question de la
normalisation des notes, il est nécessaire que tous les enseignants,
professeurs et examinateurs, prennent conscience, mais une
conscience claire, de l'importance du problème ; je dirais même de son caractère
parfois dramatique.
Nous
connaissons bien, mais nous n'osons pas toujours le reconnaître,
la part de subjectivité qui intervient dans l'appréciation
d'un résultat scolaire ; jouent :
n le tempérament
du correcteur, naturellement sévère ou indulgent,
n les rapports
qu'il entretient avec l'élève, rapports de sympathie, d'antipathie, de voisinage, d'amitié avec les
parents,
n
l'aspect du devoir auquel il attache le plus d'importance
:
n l'exactitude du
résultat ou la justesse, ou même l'élégance du raisonnement,
n la
concision du style, sa souplesse, son coloris, son charme,
n la clarté, la
précision de la pensée, ou, au contraire, ses ondulations, ses ramifications,
voire ses hésitations,
n
l'orthographe, parfois
l'écriture, l'imagination que manifeste l'élève ou son sens de
l'observation, la longueur du devoir ou la
brièveté.
Il est bien certain que le correcteur d'un devoir de
français ou de philosophie ne peut s'empêcher de filtrer les idées de l'élève à
travers ses propres conceptions ; et ces filtres sont nécessairement à mailles
plus ou moins serrées.
—
joue également le manque de stabilité du correcteur suivant les
moments de la journée, le nombre et la quantité des devoirs
corrigés antérieurement — et l'on a mis nettement en évidence les « effets de contraste »
;
—
enfin, ajoutons que le jour de l'épreuve, i'élève a pu
avoir de la « chance »
ou, au contraire, en manquer.
—
Quand le professeur de mathématiques Dupont corrige les devoirs
d'algèbre de ses élèves de 3e A', et que ces devoirs sont nombreux, on peut, à la
rigueur, admettre que sa stabilité est suffisante pour que la moyenne
arithmétique des notes mises à l'élève Marcel, et celle des notes mises à
l'élève René aient une valeur relative ; si la moyenne de Marcel est supérieure à
celle de René on peut considérer que la valeur de Marcel en algèbre
est supérieure à celle
de René
moyenne Marcel > moyenne René
en algèbre en algèbre
= 12,3 =
10,1
—
On peut dire la même chose pour chacune des disciplines que pratiquent Marcel et René.
—
Nous admettrons donc que les moyennes par discipline peuvent être retenues aux conditions
suivantes :
1)
elles doivent porter sur un
nombre suffisant de notes (ce qui condamne la composition
trimestrielle qui ne donne qu'une note) ;
2)
la discipline doit être une
discipline élémentaire et non pas globale :
—
les mathématiques sont une
discipline globale ; algèbre et géométrie sont des disciplines élémentaires,
—
le français est une discipline
globale ; orthographe, récitation, dissertation (et encore !)
sont des disciplines élémentaires ; etc.
Marcel
et René peuvent être caractérisés par les moyennes arithmétiques
obtenues dans chacune des disciplines élémentaires ;
mais ces moyennes caractérisent aussi les professeurs qui ont
noté, de telle sorte que si Marcel est supérieur en dissertation
à René avec le professeur Duval, il lui serait peut-être inférieur avec le professeur
Blanc.
Cette
remarque suffirait à condamner la moyenne générale qui consiste à faire la
moyenne arithmétique des moyennes élémentaires... Dans cette
moyenne arithmétique générale
—
faut-il faire intervenir toutes
les disciplines ? (par exemple, l'éducation physique ? et
pourquoi pas !),
—
et avec le même poids ? certains
chefs d'établissement affectent les moyennes
élémentaires d'un coefficient égal au nombre
d'heures hebdomadaires de la discipline élémentaire ; c'est sans
doute mieux que le coefficient 1, bien que ce soit tout à fait arbitraire.
Bon
sens et logique condamnent absolument cette moyenne générale qui est l'image
même de la confusion ; partir de moyennes élémentaires qui peuvent avoir
chacune une certaine signification pour arriver à une note
c'est partir d'une macédoine de légumes — qu'on excuse cette vilaine
comparaison — dans laquelle on peut reconnaître les
constituants, petits pois, carottes, etc., pour arriver à une
bouillie où l'on aurait broyé tous les constituants
; je saurais, à la rigueur comparer la macédoine Marcel à
la macédoine René la première étant plus riche, par exemple, en
petits pois que la seconde ; mais comment comparer la bouillie Marcel à la bouillie René
?
La
moyenne générale est donc inconcevable ; il en est de même
des classements que l'on établit à partir d'elle.
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