Qu'est-ce que noter ? Est-ce mesurer
?
Est-ce repérer ?
Ce n'est ni l'un ni l'autre.
I.
— Le physicien mesure des
grandeurs mesurables. Mesurer une grandeur, pour lui,
c'est la comparer à une grandeur de même espèce choisie comme unité.
Cette
comparaison se traduit par un nombre qui est le résultat de la mesure.
a) Pour mesurer la
longueur d'une salle, je choisis une unité de mesure : le mètre, par exemple ;
b) je
compare la longueur de la salle à celle du mètre : pour ce
faire, je porte bout à bout plusieurs mètres jusqu'à ce que j'aie
réalisé une longueur égale à celle de la salle. Je suis donc conduit
à faire la somme de plusieurs longueurs égales à un mètre, puis à
apprécier l'égalité entre la longueur ainsi obtenue et celle de la salle.
Ainsi,
très généralement, la mesure d'une grandeur exige qu'on sache définir la somme et
l'égalité des grandeurs de cette espèce.
Sont
mesurables les longueurs, les surfaces, les volumes, les
masses, les forces, les pressions, etc. Ne sont pas mesurables les températures, les
valeurs des devoirs de nos élèves.
—
Tout résultat d'une mesure comporte nécessairement une erreur, une incertitude
qui tient aux erreurs commises lors de la mesure :
- comment assurer un « bout à
bout » des mètres avec une précision absolue ?
- comment apprécier la longueur
de la salle au centimètre près si le mètre n'est gradué qu'en décimètres ?
- comment lever toute
indétermination dans la définition de la grandeur à mesurer : dire que la salle
a une longueur de huit mètres c'est sous-entendre qu'elle
est rectangulaire ; si le maçon a tenu à lui donner une forme
rectangulaire, il a réussi l'opération sans
doute à 2, 3, 4, 5 centimètres près ; il n'a certainement pas atteint la précision du
centimètre.
— De
toute évidence un devoir d'élève n'est pas une grandeur
mesurable ; on ne saurait définir l'égalité de deux devoirs (sauf
dans le cas d'un copiage absolu), ni leur somme ; et nous ne pouvons imaginer une
unité de mesure.
Un
notateur n'est pas un physicien ; il n'a en commun avec lui que l'incertitude — et
quelle incertitude !
II. Le physicien repère.
Lorsque deux corps sont côte à
côte, leurs températures tendent à devenir égales. Mais peut-on dire
qu'on ajoute une température à une autre et qu'un lite
d'eau à 50°C ajouté à un autre à 50°C donne deux litres d'eau à 100°C ?
La
température, dont on ne peut définir la somme, n'est pas une
grandeur mesurable. Le thermomètre est un appareil qui porte des repères
dont l'ensemble constitue sa graduation ; cette graduation
résulte d'un étalonnage à partir de repères thermométriques fixes, ce
qui permet d'avoir des thermomètres comparables entre eux.
III.
Le correcteur ne
mesure pas, ne repère pas.
Dans les conditions habituelles
de la notation des exercices scolaires traditionnels,
peut-on utiliser une échelle de notation, comparable à une échelle
thermométrique, étalonnée à partir de repères fixes, qui
permettrait aux notateurs d'un même exercice
scolaire de lui affecter la même note-repère ? Non. Noter un exercice scolaire n'est
donc pas repérer.
Là encore le notateur n'est pas
un physicien. Faire, pour un élève donné, dans un exercice
scolaire déterminé, le graphique de ses notes mises toujours par le même
correcteur est certes comparable au tracé du graphique
des températures d'un malade, à cette différence près que si les
degrés de température peuvent être correctement repérés
puisqu'on dispose d'échelles de repères thermométriques stables, il
n'en est pas de même des notes pour lesquelles aucun étalonnage n'est possible.
Une note ne peut être, comme une pesée, ni juste, ni
fidèle ; elle ne peut davantage être précise comme l'est un degré
thermométrique. Elle varie d'un professeur à l'autre et, pour
un même professeur, d'un moment à l'autre ; c'est pourquoi — nous
nous répétons — on a pu dire qu'une note est une fausse monnaie
puisque son étalonnage est impossible, et que les notateurs
sont, inconsciemment,
des faux-monnayeurs.
Pourtant, ils connaissent bien la subjectivité de leurs
notes ; mais c'est une conscience diffuse et fragile qui n'empêche pas la plupart
d'entre eux d'affirmer qu'ils « savent » noter, que le 13/20 qu'ils ont
attribué à telle copie repère bien sa valeur, à moins que ce ne
soit 13 1/2 — ou même 13,25... ou même 13 +. En disant 13 1/2, ils affirment la
possibilité de soupeser le devoir avec la précision du 1/40e.
Quelle prétention, et quelle illusion !
Le correcteur est dans la
situation d'un topographe qui voudrait mesurer une longueur au
double-pas, un double-pas que, certes, il aurait étalonné, sur une base de longueur
connue... mais
—
la longueur à mesurer serait
d'une part mal définie dans ses origines et son tracé ; serait-elle rectiligne,
circulaire, courbe, capricieusement sinueuse, horizontale, ascendante,
descendante ?
—
d'autre part l'étalonnage du pas
serait incertain, autrement dit il ne serait pas étalonné
d'une manière stable ; il dépendrait du moment de la journée, de la
fatigue, du repas consommé, du temps orageux, de la montée, de la descente, etc.
Marcel SIRE.
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