Deuxième mystification : la confusi

FORMER DES LECTEURS

Le monde de l’écrit

Une affaire de statut

Un statut de lecteur

Elmo et Elsa (voir Interlignes du mois dernier) sont deux logiciels qui permettent d’acquérir des stratégies nécessaires à une véritable lecture. Mais suffit-il de savoir lire (ne parlons pas de déchiffrer) pour " être lecteur " ? Suffit-il de posséder un outil de lecture - on le supposera performant - pour se mouvoir avec aisance dans l’univers de l’écrit ?

Cette question, l'école a souvent du mal à la poser. C’est que le manuel scolaire y règne encore souverainement, qu’il reste pour beaucoup l’origine sinon la fin de toute acti­vité dite de lecture, alors que la démarche du lecteur ne saurait se satisfaire d’un enseignement artificiellement programmé.

            Le monde de l’écrit

Pour pénétrer et se repérer dans le réseau riche et complexe de l'écrit, il est indispensable d’acquérir progressivement certaines connaissances et des savoir-faire qui vont constituer ce qu’on peut appeler une culture de lecteur. Mais cette culture nécessite une longue pratique, des activités variées, nombreuses et réitérées, dans les lieux où s'entrepose la variété des écrits, les bibliothèques essentiellement. Quelle est l'organisation de cet espace ? Comment s'orienter au sein de ces rayonnages gonflés de livres ? Comment reconnaître les types d'ouvrages, les auteurs, les éditeurs et les collections ? Que faire pour dénicher tel documentaire précis, saisir rapidement l'information désirée ? ou pour choisir un roman à son goût ? 

Comme la majorité des enfants et des adolescents ne trouvent pas dans leur milieu familial l’aide indispensable, ces apprentissages sont de la responsabilité de l’école primaire et du collège. Mais, on l’aura compris, il ne saurait suffire d’y consacrer seulement quelques séquences de visites et de repérage au CDI ou en BCD, en début d’année scolaire. Les quelques notions enseignées, si elles ne font l'objet d'aucun réinvestissement, quitteront très vite le champ de la mémoire. C’est donc tout au long de l’année - des années ! - que doivent s’opérer les recherches en bibliothèque d’école, prolongées par la fréquentation de la bibliothèque municipale. Ces contacts assidus avec le monde de l’écrit sont essentiels pour devenir lecteur.

Une affaire de statut

On ignore généralement que le statut de non-lecteur est en forte corrélation avec le statut social des individus.

Le sens commun se persuade que lire est un acte naturel et considère son absence chez tel ou tel comme une faute voire une tare. Aussi ne vient-il pas à l'esprit de poser la simple question : pourquoi lit-on ? Il suffit pourtant de s'observer ou d'observer autrui pour s'apercevoir qu'on ne lit pas sans raison, que lire n'est pas un acte gratuit mais qu'il est intégré dans l'existence de tout lecteur. Qu'on ne lit et qu'on n'écrit qu'en raison de la vie qu'on mène ou qu'on subit, des projets que l'on construit et qui rendent ou non nécessaires des recours à l'écrit, sous toutes ses formes. Autrement dit : n'utilisent l'écrit que ceux qui en ont besoin. Ce qui compte avant tout, c'est sa valeur d'usage. Lire et écrire ne sont donc pas des fonctions naturelles mais des actes fortement liés au statut social de chacun.

Formulons autrement la question : à quoi sert l'écrit, à quoi ça sert de lire et d'écrire ? Vient d'abord à l'esprit, inspiré par la notion étroite d'illettrisme, un usage pragmatique occasionné par la vie quotidienne et qui concerne ces écrits dits de " repérage " (remplacés de plus en plus par des pictogrammes), tous les écrits élémentaires que sont les prospectus, petites nouvelles, messages publicitaires, notes rapides d'agenda, etc. auxquels se substituent de plus en plus souvent d'efficaces techniques audiovisuelles.

Ce à quoi l'on songe moins, mais dont l'importance ne cesse de croître, concerne la fonction spécifique de l'écrit, qui se traduit par l'accès volontaire à des informations complexes et plurielles, mobilisant la liberté du lecteur, offrant à sa recherche des points de vue élaborés, et plus encore, grâce à la distanciation permise, la possibilité d'un travail de réflexion, de théorisation. Le rôle fondamental de l'écrit aujourd'hui, c'est d'accompagner l'effort d'élucidation de la réalité envi­ron­nante. C'est de traiter l'expérience et de construire des modèles d'interprétation du monde.

Mais un tel usage de l'écrit - qui exige un réel savoir lire - est bien loin de concerner l'ensemble de la population. Il est réservé à une minorité de " décideurs ", tandis que le grand nom­bre des " exécutants ", parce qu'ils sont exclus de toute réflexion et prise de décision collective, sont aussi des non lecteurs. On les a invités à “ laisser leur cerveau au vestiaire ”, à déléguer leur pouvoir à ceux qui penseront et décideront pour eux. Déresponsabilisés, assistés, parfois marginalisés, en quelles occasions exer­ce­raient-ils leur réflexion, leur esprit critique, leur autonomie ? Soumis et résignés, quelles raisons auraient-ils d'utiliser l'écrit ? pour quoi faire ? Ne s'interroge pas sur le monde et sur sa propre condition qui veut. C'est affaire de statut social.

Un statut de lecteur

Mais l’on sait bien qu’attribuer un statut c’est déjà dessiner des comportements et des résultats. Il est donc très important que l’école attribue un statut de lecteur aux enfants, dès leur plus jeune âge. Statut de lecteur véritable confronté à des textes répondant à ses projets, des textes réels, complexes par nature, et qu'ils doit parvenir à saisir en affinant les stratégies convenables, avec l'aide de l'adulte. Ce qui est tout autre chose que de l'obliger à suivre passivement un enseignement savamment programmé qui lui distri­bue­ra, en temps jugé opportun et suivant une progression rigoureuse du simple au complexe, des tranches de savoir dont il n'a souvent que faire.

                       

Ainsi, la question se pose de savoir si l’on doit, aujourd’hui, borner son ambition à doter chacun d’un outil médiocre de déchiffrage, juste assez bon pour un travail de robot, ou si d’emblée, dès les premières années d’apprentissage, on s’attache à placer tous les enfants dans des situations réelles de lecture qui leur permettront de développer de véritables compétences de lecteur. En sachant que ce dernier objectif est parfaitement réalisable !

                                                                        Pierre BADIOU

 

Article paru dans Interlignes n° 94, décembre 98

 

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