FORMER DES LECTEURS
Cette question, l'école a souvent du mal à la poser. C’est
que le manuel scolaire y règne encore souverainement, qu’il reste pour beaucoup
l’origine sinon la fin de toute activité dite de lecture, alors que la
démarche du lecteur ne saurait se satisfaire d’un enseignement artificiellement
programmé.
Pour pénétrer et se repérer dans le réseau riche et complexe
de l'écrit, il est indispensable d’acquérir progressivement certaines
connaissances et des savoir-faire qui vont constituer ce qu’on peut appeler une
culture de lecteur. Mais cette
culture nécessite une longue pratique, des activités variées, nombreuses et
réitérées, dans les lieux où s'entrepose la variété des écrits, les
bibliothèques essentiellement. Quelle est l'organisation de cet espace ?
Comment s'orienter au sein de ces rayonnages gonflés de livres ? Comment
reconnaître les types d'ouvrages, les auteurs, les éditeurs et les
collections ? Que faire pour dénicher tel documentaire précis, saisir
rapidement l'information désirée ? ou pour choisir un roman à son
goût ?
Comme la majorité des enfants et des adolescents ne trouvent
pas dans leur milieu familial l’aide indispensable, ces apprentissages sont de
la responsabilité de l’école primaire et du collège. Mais, on l’aura compris,
il ne saurait suffire d’y consacrer seulement quelques séquences de visites et
de repérage au CDI ou en BCD, en début d’année scolaire. Les quelques notions
enseignées, si elles ne font l'objet d'aucun réinvestissement, quitteront très
vite le champ de la mémoire. C’est donc tout au long de l’année - des
années ! - que doivent s’opérer les recherches en bibliothèque
d’école, prolongées par la fréquentation de la bibliothèque municipale. Ces
contacts assidus avec le monde de l’écrit sont essentiels pour devenir lecteur.
On ignore généralement que le statut de non-lecteur est en
forte corrélation avec le statut social
des individus.
Le sens commun se persuade que lire est un acte naturel et considère son absence chez
tel ou tel comme une faute voire une tare. Aussi ne vient-il pas à l'esprit de
poser la simple question : pourquoi lit-on ? Il suffit pourtant de s'observer
ou d'observer autrui pour s'apercevoir qu'on ne lit pas sans raison, que lire
n'est pas un acte gratuit mais qu'il est intégré dans l'existence de tout
lecteur. Qu'on ne lit et qu'on n'écrit qu'en raison de la vie qu'on mène ou
qu'on subit, des projets que l'on construit et qui rendent ou non nécessaires
des recours à l'écrit, sous toutes ses formes. Autrement dit : n'utilisent
l'écrit que ceux qui en ont besoin. Ce qui compte avant tout, c'est sa valeur d'usage. Lire et écrire ne sont
donc pas des fonctions naturelles mais des actes fortement liés au statut
social de chacun.
Formulons autrement la question : à quoi sert l'écrit, à
quoi ça sert de lire et d'écrire ? Vient d'abord à l'esprit, inspiré par la
notion étroite d'illettrisme, un usage pragmatique occasionné par la vie
quotidienne et qui concerne ces écrits dits de " repérage "
(remplacés de plus en plus par des pictogrammes), tous les écrits élémentaires
que sont les prospectus, petites nouvelles, messages publicitaires, notes
rapides d'agenda, etc. auxquels se substituent de plus en plus souvent
d'efficaces techniques audiovisuelles.
Ce à quoi l'on songe moins, mais dont l'importance ne cesse
de croître, concerne la fonction
spécifique de l'écrit, qui se traduit par l'accès volontaire à des
informations complexes et plurielles, mobilisant la liberté du lecteur, offrant
à sa recherche des points de vue élaborés, et plus encore, grâce à la
distanciation permise, la possibilité d'un travail de réflexion, de théorisation. Le rôle fondamental de
l'écrit aujourd'hui, c'est d'accompagner l'effort d'élucidation de la réalité
environnante. C'est de traiter l'expérience et de construire des modèles d'interprétation du monde.
Mais un tel usage de l'écrit - qui exige un réel savoir lire
- est bien loin de concerner l'ensemble de la population. Il est réservé à une
minorité de " décideurs ", tandis que le grand nombre des "
exécutants ", parce qu'ils sont exclus de toute réflexion et prise de
décision collective, sont aussi des non lecteurs. On les a invités à
“ laisser leur cerveau au vestiaire ”, à déléguer leur pouvoir à ceux
qui penseront et décideront pour eux. Déresponsabilisés, assistés, parfois
marginalisés, en quelles occasions exerceraient-ils leur réflexion, leur
esprit critique, leur autonomie ? Soumis et résignés, quelles raisons
auraient-ils d'utiliser l'écrit ? pour quoi faire ? Ne s'interroge pas sur le
monde et sur sa propre condition qui veut. C'est affaire de statut social.
Mais l’on sait bien qu’attribuer un statut c’est déjà
dessiner des comportements et des résultats. Il est donc très important que
l’école attribue un statut de lecteur
aux enfants, dès leur plus jeune âge. Statut de lecteur véritable confronté à
des textes répondant à ses projets, des textes réels, complexes par nature, et
qu'ils doit parvenir à saisir en affinant les stratégies convenables, avec
l'aide de l'adulte. Ce qui est tout autre chose que de l'obliger à suivre
passivement un enseignement savamment programmé qui lui distribuera, en temps
jugé opportun et suivant une progression rigoureuse du simple au complexe, des
tranches de savoir dont il n'a souvent que faire.
Ainsi, la question se pose de savoir si l’on doit,
aujourd’hui, borner son ambition à doter chacun d’un outil médiocre de
déchiffrage, juste assez bon pour un travail de robot, ou si d’emblée, dès les
premières années d’apprentissage, on s’attache à placer tous les enfants dans des situations réelles de lecture qui leur
permettront de développer de véritables compétences de lecteur. En sachant que
ce dernier objectif est parfaitement réalisable !
Pierre
BADIOU
Article paru dans Interlignes
n° 94, décembre 98